La "Grande Guerre" : Son plus dur combat...
SON PLUS DUR COMBAT »
Léon VITALIS, sous-lieutenant aviateur,
combattant volontaire, président de la section FNCV du Loiret et vice-président fédéral dans les années 1930, retraçait « son combat aérien le plus dur » qu’il ait eu à livrer dans « Les Volontaires » n° 91 de juin 1930.
« C’était un beau jour de mai 1918.
L’ennemi, fatigué de son gros effort aérien de mars et d’avril,
se reposait.
Notre vieille 46 se trouvait à ce moment sur le terrain d’Hornoy
et nous survolions le secteur de Villiers-Bretonneux - Montdidier où,
chose curieuse, nous avions résidé pendant toute l’attaque de la Somme de 1916,
au bois de Demuin exactement.
Nous venions de recevoir le pilote réceptionnaire HOSTEIN,
qui avait demandé à reprendre du service en escadrille,
et le capitaine BLOCH, commandant la 46, m’avait demandé de faire équipage avec lui.
Nous nous étions donc longuement concertés sur les tactiques
que nous devions employer en combat et sur les signes conventionnels qui devaient
nous permettre de correspondre en l’air.
Bien au point, nous prenons notre tour de patrouille et,
par un soleil radieux, nous décollons, vers 11 heures,
du terrain d’Hornoy, sur notre triplace R. II.
L’équipage se composait alors du lieutenant HOSTEIN,
pilote, du lieutenant TISON, observateur, et de votre serviteur.
Notre mission se bornait à survoler les lignes
entre 3 500 et 4 000 mètres d’altitude et de signaler l’activité aérienne ennemie.
Vers midi, nous sommes à notre poste et nous croisons,
entre la route d’Amiens à Péronne et Montdidier. Tout est bien calme ! Rien à terre, rien en l’air !
Nous avons déjà fait deux ou trois fois le va-et-vient,
lorsque je distingue encore assez loin à l’est, cinq petits points noirs,
à peu près à notre hauteur.
Je les signale à HOSTEIN qui, immédiatement, met le cap vers eux.
Nous nous trouvons être bientôt à moins d’un kilomètre de cinq avions
que j’identifie pour être des Fokker D 7, le nouvel appareil de chasse allemand.
Nous sommes à ce moment à cinq kilomètres dans les lignes ennemies, et jugeant la partie par trop inégale,
je fais signe à HOSTEIN de rentrer chez nous. Il tourne immédiatement à gauche et vole parallèlement aux tranchées.
Les cinq appareils ennemis qui ne se trouvent plus qu’à cinq cents mètres de nous
et un peu au-dessus, tournent également à leur gauche et passent parallèlement à nous,
à contre-bord. TISON s’amuse à leur tirer quelques balles de mitrailleuse.
Tout à coup, je vois l’avion de tête qui lâche une fusée verte.
Immédiatement, ses quatre compagnons le dépassent,
se déploient, font une conversion et piquent sur nous en éventail.
Je sens que les choses vont se gâter,
car il n’y a à l’horizon aucun avion de chasse français.
Je fais des signes désespérés à HOSTEIN, pour qu’il rompe le combat.
Mais, est-ce incompréhension de sa part ou désir de la bataille, toujours est-il que HOSTEIN continue à voler droit comme un I,
ses moteurs tournant à 1 500 tours. Il n’y a plus rien à faire maintenant pour éviter le combat.
Les cinq adversaires piquent droit sur nous, en nous prenant comme centre.
TISON tire quelques rafales.
Quant à moi, jugeant la situation très grave,
j’attends d’être à bonne distance de combat pour ouvrir le feu.
Cette distance m’est donnée par l’éclatement des balles explosives que tirent,
de temps en temps, les chasseurs ennemis pour régler leur tir.
Quand je vois leur petit éclatement tout près de mon appareil,
je sais que mon ennemi est à environ 200 mètres de moi,
et c’est alors que je commence le combat.
Les Fokker tirent déjà depuis longtemps.
J’entends distinctement le crépitement de leurs dix mitrailleuses.
Je ne quitte pas des yeux celui qui a lâché la fusée et je le vise.
Tac ! Des balles dans notre appareil ! Un petit éclatement blanchit derrière notre gouvernail.
Je tire quelques rafales de ma mitrailleuse de droite pour régler mon tir.
Mes balles lumineuses frôlent mon adversaire. Je tire avec mes deux mitrailleuses
, par rafales espacées.
Les avions ennemis sont à moins de cent mètres,
leurs armes claquent sec et le choc des balles dans notre appareil se répète de plus en plus.
Celui que j’ai choisi comme adversaire est un peu plus près de nous que les autres. J’accélère la vitesse de mon tir.
Mes balles lumineuses s’éteignent l’une après l’autre dans son moteur et dans sa carlingue ! Pourtant il s’approche toujours !
Je pense en moi-même : « Il est donc blindé, cet oiseau-là ! ».
Mais TISON ne tire plus depuis un instant. Est-il enrayé ? Je n’ai pas le temps de me retourner pour voir.
Je tire sans arrêt par rafales prolongées quand, tout à coup,
je vois mon adversaire qui tangue légèrement sur ses ailes.
Est-ce un signal ?
Non, car le tangage s’accentue, l’avion se cabre et aussitôt pique brusquement sur le nez pour partir à une vitesse vertigineuse, vers le sol, à la verticale.
Un de moins !
Je déplace mon jumelage pour faire face à un autre adversaire.
Mais, ô miracle ! Les quatre autres, obéissant à je ne sais quel mobile, dont je n’ai du reste jamais saisi la cause,
font un superbe renversement et se remettant en ligne de patrouille,
rentrent tranquillement chez eux, comme si rien ne s’était passé !
J’ai eu chaud ! C’est le cas de le dire, car, malgré les quelques degrés au-dessous de zéro,
je suis tout ruisselant de sueur et je halète
comme si je venais de piquer un cent mètres !
Et pourtant, l’engagement n’a duré que trois ou quatre minutes
et le combat lui-même à peine cinquante secondes !
J’ai tiré 66 balles avec ma mitrailleuse droite et 54 balles avec la gauche.
Je me retourne alors pour voir mes coéquipiers.
Le pilote HOSTEIN continue à voler tranquillement en ligne droite,
ses moteurs tournant bien rond à 1 500 tours.
Par contre, TISON n’émerge pas de la carlingue.
Je le fais observer à HOSTEIN qui le sonne un peu,
mais rien ne bouge à l’avant !
Notre appareil offre un spectacle lamentable.
Les morceaux de toile déchirées flottent en plusieurs endroits, trois câbles pendent.
Il est prudent de rentrer et de nous poser sur le premier terrain rencontré.
C’est du reste ce que nous faisons, grâce à l’incomparable maîtrise d’HOSTEIN.
Sitôt à terre, je me précipite pour voir ce qui est arrivé à TISON.
Ce dernier git inanimé au fond de sa carlingue.
Il est mort, tué d’une balle en plein cœur !
Avec l’aide d’HOSTEIN et de plusieurs hommes venus à notre rencontre,
nous le sortons de l’appareil,
le déposons sous une aile de notre avion et,
me retournant vers mon pilote,
je lui dis : « Voilà une victoire trop chèrement achetée, mon vieux !
Il ne faudra pas recommencer cette petite plaisanterie, sans cela, la prochaine fois,
ni vous ni moi, n’en reviendrons ! »
Léon VITALIS
LV n° 91 06/1933