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 Par le "Sang Versé"

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Commandoair40
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MessageSujet: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeJeu 12 Fév 2015 - 20:50

Par le "Sang Versé" Bonnec10

"PAR LE SANG VERSÉ"

Paul Bonnecarrère est né en 1925.

À la libération de Paris, il s’engage dans le 1erRégiment de chasseurs parachutistes où il reste jusqu’à la fin des hostilités.

Il devient alors correspondant de guerre et on le trouve partout où la France se bat encore : Indochine , Tunisie , Maroc, Algérie , Suez.

Au cours de ces campagnes, il vit avec les troupes de choc et lie de solides amitiés qui le font rêver d’un ouvrage sur les dernières guerres coloniales de l’Armée française.

Un jour, il se trouve en perdition au Sahara où son avion vient de s’abattre et il est recueilli par une patrouille de légionnaires.

« C’est alors, dit-il, que je décidai que mon livre porterait sur la Légion étrangère. »

Ce sera Par le sang versé (1968), consacré aux campagnes de la Légion étrangère en Indochine.

Si la guerre a cessé en Europe, l’Indochine en 1946 ne connaît toujours pas la paix.

Le mouvement nationaliste du Viet-Minh dirigé par Ho-Chi-Minh met le pays à feu et à
sang et, en haut lieu, on n’a pas encore compris l’efficacité de cette guérilla qui aboutira en 1954 à la défaite de Dien- Bien-Phu.

On s’en tient à la technique traditionnelle et le Corps expéditionnaire en général, la Légion étrangère en particulier, sont chargés d’assurer la sécurité des places fortes, des routes, des voies ferrées et des civils confiants dans la protection de la France.

C’est le dur combat de la Légion pendant ces années meurtrières que Paul Bonnecarrère évoque ici en s’appuyant sur les journaux de marche des unités et les témoignages d’une centaine de survivants.

Dans cette épopée sanglante, la Légion a perdu plus d’hommes que pendant les deux guerres mondiales.

Il lui a fallu se mesurer dans une nature hostile avec un ennemi invisible,fanatique et d’une cruauté dépassant toute imagination ; déjouer embuscades et pièges.

La poursuite d’Ho-Chi-Minh dans le Sud-Tonkin, l’odyssée du train blindé, le sauvetage de la My-Huong, la défense de la sanglante R.C. 4 ou de Cao-Bang dont ne revinrent que douze hommes sur mille, voilà quelques-uns des épisodes de ce récit où revit avec une intensité exceptionnelle le courage de ces :

« Etrangers devenus fils de France non par le sang reçu mais par le sang versé » .

Aux 309 officiers, 1082 sous-officiers et 9092 soldats de la Légion étrangère morts pour la France en Indochine.

Qui sait si l’inconnu qui dort sous l’arche immense,
Mêlant sa gloire épique aux orgueils du passé,
N’est pas cet étranger devenu fils de France
Non par le sang reçu mais par le sang versé ?


PASCAL BONETTI.

Par le "Sang Versé" Legio16

"A suivre"

___________________________________ ____________________________________

Sicut-Aquila

Par le "Sang Versé" 908920120 Par le "Sang Versé" Cocoye10 Par le "Sang Versé" 908920120

“Nous avons entendu et nous savons ce que nos pères nous ont raconté, nous n’allons pas le cacher à nos fils.
Nous redirons à tous ceux qui nous suivent, les œuvres glorieuses...”

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Commandoair40
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MessageSujet: Par le "Sang Versé" I .   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeVen 13 Fév 2015 - 11:44

PREMIERE PARTIE

"1"

Au mois de mars 1946 l’acheminement des troupes françaises vers l’Extrême-Orient
commence à s’effectuer à une cadence accélérée : tous les navires disponibles sont mis à la disposition de l’armée ; on affrète de nombreux paquebots étrangers afin d’assurer le transport en Indochine du Corps expéditionnaire français.


Parmi les premières unités, s’embarque la Légion étrangère.

Un an a passé depuis l’agression japonaise du 9 mars 1945.

Les massacres de la garnison d’Ha-Giang, de Lang-Son, de la citadelle d’Hanoï sont connus de tous les légionnaires.

Les récits de ces tueries, souvent déformés et amplifiés, courent de bouche à oreille.

Tous savent que du 5e Étranger, il ne reste qu’un bataillon restreint.

Le 2eme Régiment Etranger d’Infanterie est regroupé au complet à Saigon le 2 mars ; puis c’est le tour de la 13eme demi-brigade qui débarque le 10 sous le commandement du colonel Brunet de Sairigné ; enfin suivra le 3e Étranger dont le regroupement s’échelonnera jusqu’au 22 mai.

Jamais, dans l’histoire de la Légion, un régiment ne fut constitué par des éléments aussi disparates que ce 3eme Étranger.

Survivants du célèbre Afrika Korps, S. S. du front de l’Est, nazis de tout âge et de tout grade, avaient cherché un refuge au sein de la Légion et s’étaient retrouvés à Bel-
Abbès pour s’engager vers d’autres combats.

Les statistiques de l’époque établissent que le 3eme Étranger était formé de 33 p. 100 d’Allemands, 7 p. 100 d’Espagnols, 6 p. 100 de Polonais, 5 p. 100 de Français, 5
p. 100 d’Italiens et 17 p. 100 de Suisses (la plupart des Français et beaucoup d’Allemands qui s’engageaient dans la Légion étrangère prétendaient être de nationalité suisse).

Mais ce qui différenciait ces hommes bien plus que leur nationalité et que leur mentalité, c’était la diversité de leur expérience militaire. Il y avait là de tout jeunes gens,
presque des enfants qui venaient d’être transformés en soldats après quatre semaines d’une instruction hâtive à Sidi-Bel-Abbès ; d’autres, au contraire, étaient des
militaires chevronnés, des vétérans de tous les combats du monde ; certains s’étaient affrontés sur les champs de bataille de la deuxième guerre mondiale.

Le 31 mars 1946, 1 740 légionnaires appartenant au 3eme Étranger quittent Marseille à bord du Johan de Witt, paquebot hollandais affrété par la France. Ils constituent trois bataillons placés sous le commandement du colonel Lehur.

La traversée du canal de Suez est marquée par la désertion du légionnaire Wrazzouk.

Ce passage deviendra par la suite le lieu de prédilection des déserteurs. À chaque traversée d’un transport de troupes, des dizaines d’hommes sauteront par-dessus bord dans l’espoir d’atteindre la rive égyptienne à la nage.

Vingt pour cent seulement y parviendront, les autres, surpris par les remous, périront noyés ou broyés.

Wrazzouk fut le précurseur de cette série d’évasions téméraires. Il réussit à atteindre la terre. Plusieurs de ses compagnons qui l’observaient à la jumelle le virent s’écrouler, épuisé, sur la rive ouest du canal.

Dans la nuit du 20 au 21 avril, le Johan de Witt se trouve dans le détroit de Malacca. La veille, il avait fait escale à Sabang. Le paquebot glisse sur une mer d’huile. La nuit est superbe. À bâbord, on aperçoit les lumières de la côte.

La ville de Kelang semble être à portée de voix, bien qu’une dizaine de kilomètres séparent le navire du rivage.

Il est près d’une heure du matin. Dans la cabine qu’il partage avec trois autres gradés, le sergent-chef Edwin Klauss est tiré brusquement de son sommeil. Aussitôt il se rend compte des raisons de son réveil en sursaut : les machines du navire ont changé de rythme, puis elles ont stoppé totalement tandis que sur le pont les haut-parleurs hurlent en hollandais d’incompréhensibles instructions.

Klauss est un grand diable sec d’une maigreur extrême.

Son crâne rasé accentue les angles coupants de son visage. Ses yeux sont si clairs que parfois, au soleil, le bleu et le blanc se confondent. Dans les diverses compagnies
de Légion qu’il a traversées depuis douze ans, il est resté célèbre pour son extraordinaire instinct de bête de combat.

Tandis que Klauss enfile son pantalon, Bianchini, à son tour, se réveille.

« Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ? marmonne-t-il.

– Je n’en sais rien. Le bateau s’arrête et les Hollandais braillent. Je vais voir. »

Sur les deux autres couchettes, affalés, les sergents Favrier et Lantz dorment tout habillés.
On les y a transportés moins d’une heure avant, ivres morts, conséquence de l’apparition d’une bonbonne de cinq litres de bols après l’escale de Sabang.

Klauss se dirige à grands pas vers l’échelle d’accès au pont des 2e classe. Il est suivi de Bianchini qui, hébété, tente en marchant de mettre de l’ordre dans sa tenue. Le pont grouille de marins qui s’agitent. Trois d’entre eux manœuvrent un projecteur. Le commandant du paquebot est là, un haut-parleur autonome à la main.

Klauss reconnaît un des marins et l’interroge en allemand. Le marin répond brièvement. Klauss hoche la tête, puis se tourne vers Bianchini. « Trois rombiers qui ont cherché à tailler la route en sautant par-dessus bord. Les cons ! Pas une chance sur un million : le détroit est infesté de requins et la terre est à plus de cinq milles.

– Dans ce cas, je vais me recoucher », annonce Bianchini.

Le colonel Lehur et le lieutenant Mattei ont rejoint le commandant hollandais. Ils assistent en spectateurs à la manœuvre. Avec des gestes rapides et précis six marins s’affairent pour mettre un canot à la mer.

Dans un grincement de palans, l’embarcation se rapproche de la surface calme de l’eau, puis à cinquante centimètres, elle est larguée brusquement. Les six hommes détachent alors la chaloupe, prennent leur place aux avirons, et se mettent à ramer en cadence en direction des fugitifs.

Le projecteur a repéré deux des déserteurs. Ils nagent maladroitement avec des mouvements rageurs qui les essoufflent. Lorsque l’embarcation parvient à leur hauteur,
ils se laissent hisser à bord sans résistance.

Du pont du Johan de Witt le projecteur décrit des demi-cercles méthodiques pour tenter de découvrir le troisième homme, tandis que, debout à l’arrière du canot, le patron marin attend les ordres.

Le colonel Lehur et le lieutenant Mattei suivent sur l’eau la lente exploration du faisceau
lumineux.


« Vous êtes sûr qu’ils étaient trois ? interroge le colonel.

– L’homme de quart est formel, répond Mattei. Il les a vus sauter, deux les pieds en avant, le troisième a plongé.

– Alors il s’est noyé, consignez-le au rapport. »

Le projecteur s’éteint. Le commandant hollandais donne l’ordre au patron du canot de retourner à bord. La manœuvre a duré une vingtaine de minutes.

Le sergent-chef Klauss qui avait quitté le pont, vient de réapparaître. Un instant, il regarde la chaloupe et ses huit occupants. Un coup d’oeil lui suffit pour identifier les deux légionnaires qui ont été repêchés. Il s’approche du colonel et du lieutenant, salue à distance réglementaire, puis se présente d’une voix de stentor.

« Sergent-chef Klauss, 1er bataillon, 4e compagnie, au rapport, mon colonel.


– Oui, répond distraitement Lehur.

– Mon colonel, j’ai identifié les déserteurs, ils appartiennent à ma compagnie. »
Mattei dresse l’oreille. Il commande la 4ecompagnie.

« Transmettez une note écrite au lieutenant Mattei, lance Lehur en se retournant, indifférent.

– Mon colonel, si je peux me permettre, insiste Klauss.

– Quoi encore ?

– Mon colonel, les deux repêchés, c’est rien du tout. Mais le troisième, c’est Krugger.

– Et alors ?

– Mon colonel, Krugger, ce n’est pas le genre qui se noie bêtement. »

Lehur se tourne vers Mattei, interrogateur.

« Exact, mon colonel ! Je vous parlerai de Krugger.

– Bien. Mattei, demandez au commandant s’il est possible de poursuivre la recherche dix minutes. »

Le Hollandais accepte de faire remettre la chaloupe à la mer. Il donne l’ordre à ses marins de contourner le navire. Un petit projecteur est branché sur une batterie à l’avant du
canot. Krugger est repéré à l’arrière du paquebot. Dès qu’il se sent pris dans le faisceau du projecteur, il s’enfonce dans l’eau. Puis il se met à nager en souplesse obligeant la chaloupe à le suivre. Il est en slip. Il nage admirablement. Il faut plusieurs minutes au canot pour le rejoindre.

Du pont, ils sont maintenant une centaine à suivre l’opération. Deux marins tendent leurs bras à Krugger qui les saisit. Pendant une fraction de seconde il feint la soumission. Puis il tire à lui brusquement les deux hommes qui, déséquilibrés, tombent à la mer. Le
légionnaire agrippe le bord, fait un rétablissement. Il est dans le canot.

Le patron, surpris, est projeté à l’eau d’un violent coup de poing.

Krugger attrape un aviron qu’il tient par la pelle. Les trois marins restants le dévisagent, affolés. D’un coup de bélier, Krugger expédie le plus proche par-dessus bord en lui brisant trois côtes. Pris de panique, les deux autres se jettent à l’eau le plus loin possible.

Krugger s’installe alors aux avirons et se met à ramer, rageusement.
L’embarcation est trop lourde pour un seul homme. Il la déplace à peine.

Sur le pont du paquebot, le commandant hollandais a donné l’ordre de mettre une seconde embarcation à la mer.

Lehur et Mattei ont suivi la scène sans un mot. Le colonel s’est saisi du haut-parleur. Il se place près du projecteur qui tient maintenant le canot de Krugger dans son faisceau. Tous à bord suivent les vains efforts du légionnaire qui tente de s’éloigner du navire.

La voix du colonel, déformée par le mégaphone, rompt le silence.

« Krugger ! Je vous donne une minute pour vous rendre. Après je fais ouvrir le feu. Vous n’avez aucune chance. »

Krugger arrête de ramer. Il jette un regard circulaire. Il semble sortir d’un cauchemar. Il aperçoit les six marins qui nagent autour du canot. Deux d’entre eux soutiennent le
blessé qui fait la planche. Alors, Krugger les aide à remonter à bord. Aucun n’a le moindre mouvement d’animosité à son égard. Épuisé, vaincu, le légionnaire va s’asseoir à l’arrière de l’embarcation.

Lorsque, quelques instants plus tard, Krugger prend pied sur le pont, le colonel Lehur lui assène une gifle d’une telle violence qu’il est projeté par terre. Autour d’eux des rires
nerveux éclatent. L’incident est momentanément clos. Les trois fugitifs sont mis aux fers.

Le colonel Lehur a simplement déclaré qu’il aviserait.

En pénétrant dans sa cabine, Klauss trouve Bianchini souriant, allongé sur sa couchette. La veilleuse est allumée et il fume tranquillement un petit cigare hollandais.

« Tu as vu ? questionne Klauss.

– Oui, par le hublot. Il les a foutument fait gicler, les Hollandais.

– Pas si malin que ça, constate Klauss. Les types ne s’y attendaient pas. Et puis, c’est pas leur boulot. Leur boulot, c’est la marine. Et ça, ils l’ont fait proprement. On ne peut pas reprocher à des spécialistes de ne pas être brillants en dehors de leur spécialité.

– Krugger ne s’est pas mal défendu dans la sienne.

– Grotesque, tranche Klauss. Notre spécialité, c’est la discipline, pas la bagarre de beuglant.

– Au fait, d’où sort-il ce Krugger ?

– Je n’en sais pas beaucoup plus que toi. De l’armée allemande certainement. Il est arrivé à Bel-Abbès, il y a deux mois. Sans doute un soldat de métier. Je mettrais ma main au feu qu’il était officier.

– En tout cas, il va déguster. »

Le 21 avril à neuf heures du matin, le lieutenant Mattei se présente dans la cabine du colonel Lehur. Il tient à la main la feuille dactylographiée qui constitue le dossier du
légionnaire Rudolf Krugger. Le colonel y jette un bref regard.

« Vous en savez davantage, je suppose ? questionne-t'il.

– Oui, mon colonel. Krugger est un ex-lieutenant de la Wehrmacht. Croix de fer. Multiples citations. Évadé d’un camp de prisonniers américain de la région de Munich l’année dernière. À gagné l’Algérie par l’Autriche, l’Italie, la Tunisie, apparemment seul. Sa mère était d’origine australienne. Il a de la famille à Sydney. Je suppose que le but de sa tentative d’hier était de gagner l’Australie. Sinon il aurait déserté à Port-Saïd comme tout le monde.

– Et les deux autres ?

– Sans intérêt. Ils ont été probablement entraînés par Krugger. Il devait compter sur eux pour créer une diversion.

– C’est bon, Mattei. Faites monter Krugger. »

Le lieutenant Mattei est un petit Corse courtaud et trapu, à la nuque de buffle. De la tête aux pieds, tout est carré, taillé à coups de hache. Il sort de la cabine sans répondre. À pas
lents il se dirige vers la cale où se trouvent les quartiers disciplinaires du bord.

Deux hommes gardent l’entrée de la cellule improvisée : un marin hollandais et un
légionnaire.

À l’arrivée de Mattei, le légionnaire se fige dans un garde-à-vous spectaculaire
qui surprend le marin. Par réflexe, il se redresse gauchement.

Les trois déserteurs sont assis sur un banc. Krugger est toujours en slip, les deux autres sont vêtus de leur pantalon et de leur chemise encore humides. Mattei les dévisage un
instant, sans un mot, puis il se tourne vers la sentinelle.

« Va me chercher une tenue pour le grand et ramène-lui aussi de quoi se raser. »

Quelques instants plus tard Krugger est prêt.

Pendant qu’il se rasait et s’habillait, Mattei n’a pas prononcé une seule parole. Au moment où le légionnaire ajustait le dernier bouton de sa chemise, le lieutenant lui dit
simplement : « C’est bon. Suis-moi. »

L’un des deux déserteurs se lève alors timidement.

« Mon lieutenant. Vous ne voulez pas rassurer Péjou ? Il pense qu’on va nous fusiller. »

Mattei hausse les épaules. « Sûrement pas à bord d’un bateau. Tout ce que vous
risquez, c’est qu’on vous pende. »

Dans la cabine du colonel, Krugger se tient au garde-à vous, immobile depuis plusieurs minutes.

Lehur consulte des dossiers, affectant d’ignorer la présence du soldat auquel il n’a pas ordonné le repos. Assis sur le bras d’un fauteuil, Mattei attend lui aussi. Enfin Lehur lève les yeux vers le légionnaire figé :

« Alors, si je comprends bien, tu as pris la Légion étrangère pour une agence de voyages ? »

Krugger ne répond pas. Il demeure immobile.

« Je vais te dire une chose, poursuit le colonel. Peu m’importe ton passé : il ne me regarde pas. Mais, dans le présent, tu viens de te conduire comme une gouape et, ce qui est plus grave pour toi, comme un imbécile et un mauvais soldat. Si l’homme de quart ne vous avait pas repérés immédiatement, tu entraînais deux de mes légionnaires vers une mort certaine. »

Lehur s’est levé. Il contourne son bureau et fait face à Krugger.

« Tu as quelque chose à dire ?

– Rien, mon colonel. »

Sans transition et sans colère, le mince et sec colonel Lehur frappe alors brutalement Krugger à l’estomac. Le grand légionnaire se casse en deux. Lehur cogne ensuite
plusieurs fois sur la pommette droite qui éclate, puis du poing gauche sur l’oeil qui enfle instantanément. Krugger chancelle mais ne tombe pas. Lorsque la grêle de coups cesse, il se remet péniblement au garde-à-vous. Son visage est couvert de plaies. Il saigne du nez. Il n’a pas proféré une plainte. Il n’a pas cherché à se protéger de ses mains.

« C’est bon, déclare Lehur. Mattei, reconduisez-le. »

Krugger ramasse son képi, s’en coiffe, salue et effectue un demi-tour réglementaire. Mattei conduit à l’infirmerie le légionnaire toujours muet.

« Ah ! je vous attendais, mon lieutenant, annonce le caporal infirmier, qui rit de bon coeur en badigeonnant au mercurochrome le visage tuméfié de Krugger.

– Et les deux autres ? ajoute-t-il.

– Ils passent à travers », répond simplement Mattei.

Avant de s’engager dans le labyrinthe qui mène aux locaux disciplinaires, Mattei s’arrête dans sa cabine et y fait entrer Krugger. Il lui verse une rasade de whisky :

« Je suppose, Krugger, que vous avez compris. Ce qui vient de se passer fait partie des traditions de la Légion. C’est en quelque sorte notre manière à nous de laver notre
linge sale en famille. Vous n’êtes pas le premier et vous ne serez pas le dernier. Mais considérez que c’est un traitement réservé aux hommes que le colonel estime. »

Krugger hoche la tête.

« Mon lieutenant, ce qu’il n’aurait pas dû faire, c’est de me gifler devant les autres hier au soir. La trempe, je m’en fous. Pensez-vous que je sois un mauvais soldat ?

Détrompez-vous : si je reste dans votre compagnie, je vous montrerai comment sait mourir un officier allemand. »

Rudolf Krugger devait tenir sa parole.

Moins de deux mois plus tard, le 18 mai 1946, lors d’une embuscade légère dans la région de Thu-Duc, il était frappé d’une balle dans la gorge. Il se trouvait derrière une jeep qu’il avait évacuée au premier coup de feu. Il trouva la force de dire à Mattei :

« Ça y est, mon lieutenant. »

S’appuyant du coude sur le pneu de secours de la jeep, il réussit à rester au garde-à-vous, immobile, inondé par son sang.

Lorsque, enfin, il bascula en avant pour s’effondrer, le visage dans la boue, il avait cessé de vivre.

Le légionnaire Rudolf Krugger était mort debout.

Par le "Sang Versé" Legion13

"A suivre"


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“Nous avons entendu et nous savons ce que nos pères nous ont raconté, nous n’allons pas le cacher à nos fils.
Nous redirons à tous ceux qui nous suivent, les œuvres glorieuses...”



Dernière édition par Commandoair40 le Dim 15 Fév 2015 - 19:34, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeDim 15 Fév 2015 - 19:27

"2"


APRÈS trois semaines de traversée, le 25 avril 1946, à neuf heures trente du matin, le Johan de Witt accoste le long du quai principal de Saigon.

La chaleur moite est déjà étouffante.

Chargés de leurs trente kilos individuels de paquetage et de leur pesant fusil Enfield, les légionnaires, inondés de sueur, se bousculent et s’accrochent pour quitter le navire.

Sur le quai, les choses s’arrangent à peine : pas le moindre coin d’ombre, les instructions sont imprécises et les compagnies se regroupent dans le désordre.

Les légionnaires resteront sur le quai jusqu’à dix-sept heures. Les seules images qu’ils garderont de Saigon seront celles de marchands ambulants qui, toute la journée, passeront parmi eux dans l’espoir de leur vendre quelques fruits ou légumes frais.

Enfin, d’un scout-car descendent deux officiers porteurs des affectations de chaque
compagnie.

Les 120 légionnaires qui forment la 4e compagnie apprennent que leur destination provisoire se trouve dans les environs immédiats de Thu-Duc ; ils ont moins d’une heure pour gagner à pied la gare de Saigon où un train les attend.

Pour eux ces consignes ne signifient rien : ils ignorent où se trouve Thu-Duc. Leur seule préoccupation est la distance qui les sépare de la gare : ils devront la parcourir, courbés sous le poids de leurs fardeaux, par une chaleur à peine décroissante.

Le train qui les attend donne aux légionnaires la première image de la guerre. La motrice et les wagons sont protégés par des sacs de sable disposés en abrispour les tireurs de F.M. (quatre par voiture).

Çà et là, sur toute la longueur du convoi, des points d’impact et destraces de balles témoignent d’attaques récentes.

Les hommes de la 4e compagnie s’entassent sur les banquettes en bois. Par instinct, les anciens se postent près des fenêtres, leurs armes à portée de la main.

Un sergent de la Coloniale qui traîne sur le quai renseigne le groupe de Klauss.

« Thu-Duc ? Vous êtes vernis ! C’est le Nogent de Saigon, à peine quinze bornes et la vie de château ! »

Le train met plus d’une heure pour atteindre Thu-Duc, roulant à peine plus vite qu’un homme au pas.

Pendant ce court trajet, la curiosité, l’agitation et l’étonnement des jeunes contrastent avec l’indifférence de leurs aînés. Dans chaque compartiment les anciens sont assis, étrangers au paysage, à la vie, à l’atmosphère de ce pays nouveau.

Ce qui compte pour eux, c’est qu’ils sont assis, et leur attitude blasée évoque celle des usagers des lignes de banlieue. Les jeunes, en revanche, se disputent
les rares places d’où on peut apercevoir quelque chose.

Les postes militaires de Bînh-Hoa-Xa, d’Apuong-Nhi et de Bon-Do sont découverts perchés sur les collines.

Enfin, c’est la petite gare de Thu-Duc, puis de nouveau la marche à pied et l’installation dans une plantation désertée.

Les locaux sont en dur.

Les 120 légionnaires sont placés sous le commandement du sergent-chef Klauss ; aucun officier ne les a accompagnés.

Jusqu’à nouvel ordre, Klauss est responsable de la 4e compagnie, il est relié au P. C. par un
seul poste radio.

D’un regard expert, le sergent-chef a jugé la situation : le poste vient d’être quitté par la Coloniale, la défense en est malaisée, et surtout inapte à assurer la protection des quelques paillotes qui, à une centaine de mètres, composent un village.

Les sergents Favrier et Lantz fouinent partout, inspectent les pièces nues, cherchant à découvrir avant les autres un abri plus agréable, tandis que Bianchini a déjà ordonné à
son groupe de nettoyer une grande pièce rectangulaire et
de monter les lits.

Klauss dispose des sentinelles, organise un tour de garde pour la nuit.

Alors commence l’installation de la Légion étrangère.

Lentement, à la lumière des torches électriques, la machine se met en route ; les murs nus commencent à vivre ; un étrange fourbi est déballé des sacs ; affaires personnelles,
souvenirs trouvent leur place auprès de chaque lit, et les hommes, pourtant exténués, ne penseront pas à prendre de repos avant d’avoir créé, chacun, le cadre qui lui est propre.

À intervalles réguliers, les sentinelles, troublées par le chant monotone des insectes et par les bruits étranges et inconnus montant des rizières, ouvrent le feu au hasard, brisant pour un instant la lancinante jérémiade de la nuit.

Une semaine plus tard, la routine a succédé à la fièvre.

Des tranchées ont été creusées, un réseau de fils de fer barbelés défend l’accès du poste, un rideau serré de bambous sert de protection aux guetteurs, qui doivent, désormais, rendre compte de chaque coup de feu tiré et être en mesure, chaque matin, de préciser la trajectoire de leurs balles et en désigner le point d’impact.

Par roulement, les légionnaires se rendent à Thu-Duc distant de quatre kilomètres. La route semble sûre et aucun incident ne sera à déplorer pendant plusieurs mois.

La bourgade de Thu-Duc, dont ils ont fait leur paradis, comprend deux bistrots (dont l’un, la Mère casse-croûte, sert aussi de bordel) et une officine de jeux. Quelques
heures par semaine, les permissionnaires y échappent à la monotonie de la vie de poste.

Chaque matin, six hommes et un gradé partent en patrouille, d’une allure lente et routinière. Ils ont tous le sentiment de l’inutilité de ces promenades quotidiennes.

Mais Klauss a appris qu’un poste qui ne sort pas s’asphyxie, et il respecte scrupuleusement les consignes.

La vie de la 4ecompagnie n’a rien de particulier.

Dans un cercle de cinquante kilomètres autour de Saigon, le 3eÉtranger s’est regroupé au fur et à mesure de l’arrivée des navires.

Le colonel Lehur a installé son P. C. à Long- Binh, à vingt-cinq kilomètres au nord-est de Saigon.

C’est de là qu’il a supervisé l’implantation des compagnies dans des postes qui ceinturent la ville et qui tous ressemblent à Thu-Duc.

Pendant les trois premiers mois d’implantation du 3eÉtranger autour de Saigon les légionnaires découvriront la guérilla des embuscades, sans cadence, sans système,
sans logique.

Une patrouille est attaquée par des forces dix fois supérieures à son effectif, elle est généralement décimée, puis le calme revient souvent plusieurs semaines avant que l’on apprenne que, à une centaine de kilomètres de là, une autre patrouille vient, à son tour, de tomber dans un guet-apens…
La grande superficie sur laquelle étaient répartis les bataillons, la rareté et l’irrégularité de ces attaques surprises, faisaient qu’elles étaient peu redoutées des petits groupes qui chaque matin quittaient les postes pour ce qu’ils appelaient la « promenade ».

Néanmoins, une psychose était née et elle devait rapidement tourner à l’obsession : ne pas tomber vivant aux mains de l’ennemi.

Les combattants viets dont la cruauté était connue de tous, semblaient vouer à la Légion une haine toute particulière, et les soldats du 3eÉtranger qui tombaient entre leurs mains étaient martyrisés avec un raffinement sadique qui dépasse l’imagination.

Dix-sept d’entre eux furent retrouvés crucifiés dans les ruines d’un village incendié, à une vingtaine de kilomètres seulement au sud-est de Saigon.

Entre les épaules, la peau de leur dos avait été découpée horizontalement au
rasoir et clouée à la barre de chaque croix. Les mains avaient été liées derrière le montant vertical, de manière à permettre leur coulissement.

On estime que le supplice de ces hommes avait duré plusieurs jours avant qu’ils ne connaissent la délivrance de la mort : cédant à la fatigue, ils s’arrachèrent eux-mêmes la
peau du dos, se laissant basculer en avant millimètre par millimètre.

D’autres furent empalés au bambou. Liés assis à des chaises percées, un bambou aiguisé planté sous leur siège les déchiquetait avec une atroce lenteur (la croissance d’un bambou est de plusieurs centimètres par jour).

Certains furent enduits de sirop de sucre et garrottés sur une fourmilière (les fourmis rouges d’Indochine ont la taille d’une petite abeille).

Ces atrocités, et bien d’autres, hantaient l’esprit des hommes et avaient fait naître en eux une idée maîtresse : le suicide plutôt que la capture, et cette tragique résolution était appliquée sans hésitation par chaque soldat, chaque gradé, chaque officier à l’instant où il jugeait que sa défense était devenue désespérée.

La méthode la plus courante était, bien entendu, la dernière balle que l’on gardait pour soi.

Mais de nombreux légionnaires estimaient que c’était une balle gâchée et avaient appris (souvent des médecins de bataillon) comment se donner la mort à l’aide d’un poignard de
combat, en bloquant la pointe entre deux côtes à hauteur du cœur et en frappant un coup sec sur le manche.

Le 26 juin 1946 à neuf heures du matin, six hommes de la 8ecompagnie quittent le poste de Giong-Trom à soixante kilomètres au sud-ouest de Saigon. Ils sont précédés à 400 mètres environ par une patrouille de la Coloniale commandée par le sous-lieutenant Bâcle.

La destination des deux patrouilles est le village de Cao- Mit distant d’une douzaine de kilomètres.

Les hommes comptent les parcourir en trois heures, demeurer deux heures à Cao-Mit et être de retour à leur poste dans la soirée.

Parmi les légionnaires se trouve un tout jeune Français, Lucien Mahé ; trois Allemands, Kreur, Kraatz et Hampe ; un Italien, Pazut.

La responsabilité de ce petit groupe incombe à un sergent allemand, Gunther Roch.

Roch n’a pas la réputation d’être un sensible. C’est un colosse blond qui méprise et sanctionne la faiblesse. Il exécute les ordres comme un robot sans chercher à les
comprendre, sans jamais les commenter, et il attend de ses subordonnés la même obéissance aveugle.

Kreur et Kraatz sont arrivés ensemble à la Légion.

Dans l’armée allemande ils étaient tous deux sous-officiers d’infanterie, ils appartenaient à la même unité, ils ne se quittaient jamais.

Kraatz a récemment refusé une possibilité de promotion, en dédaignant l’offre de participer à un peloton qui lui aurait permis d’accéder au grade de caporal-chef, mais l’aurait éloigné deux mois de la 8ecompagnie et donc de son camarade Kreur.

Les hommes de la 8e les ont surnommés les « siamois ».

Lucien Mahé est le benjamin de la compagnie, tout le monde ignore comment et pourquoi, il y a six mois, il est arrivé à Bel-Abbès.

Son âge est souvent un sujet de raillerie.

Pour que son incorporation soit acceptée, il a dû prétendre être âgé d’au moins dix-huit ans, mais malgré une saine et solide constitution il ne semble pas avoir plus
de seize ou dix-sept ans.

Quant à Pazut, l’Italien, c’est un ancien policier fasciste, petit, malin, au teint de pruneau. Il
doit peser tout au plus une soixantaine de kilos, rien n’altère jamais sa bonne humeur et il a le goût de la plaisanterie facile. Pourtant il passe son temps à se plaindre de tous et de tout.

Après un quart d’heure d’une marche lente et précise, les six hommes sont en nage ; les insectes attirés par l’odeur de la sueur tournoient, bourdonnent, se posent, piquent, semblent se jouer des gifles que les légionnaires se plaquent sur le cou et les jambes, dans d’inutiles efforts.

Seul, en tête, le sergent Roch paraît insensible à la danse des moustiques, il marche, réglant de son pas de métronome, la cadence de ses hommes.

Comme à chaque mission, Pazut placé en serre-file vocifère, prenant à témoin de son infortune tous les saints du ciel.

De temps en temps, Kraatz lance : « Ta gueule, Pazut, tu nous emmerdes ! »

Un instant l’Italien se calme, puis son monologue reprend au même rythme, jusqu’au suivant : « Ta gueule, Pazut, tu nous emmerdes ! »

À l’approche de Cao-Mit l’humeur de Pazut se modifie.

Sur la musique d’une rengaine napolitaine, il improvise maintenant des paroles à la manière d’un chanteur de flamenco.

Kreur constate : « Le moral du Rital va mieux, c’est un vrai compteur kilométrique ce gars-là. Quand il chante, c’est qu’on n’est plus loin du but.

– N’empêche, réplique Hampe, que je le trouve bruyant, l’endroit ne me paraît pas tellement choisi pour se faire remarquer. »

Roch interrompt : « Tu t’imagines que je le laisserais gueuler si on avait une chance de passer inaperçus ! S’il y a des viets dans le secteur ils savent d’où on est parti et où on va, c’est pas le silence de Pazut qui changerait quelque chose.

– Sincèrement, vous y croyez aux viets dans le secteur,
sergent ? interroge Kraatz. Trois mois qu’on traîne par ici et on n’en a pas vu un seul.

– Je ne suis pas là pour croire ou pas croire, je suis là parce qu’on m’a dit d’y être », tranche Roch.

Il est juste midi lorsque le groupe de Roch arrive sur la place de Cao-Mit. Les hommes de la Coloniale sont déjà installés au bistrot.

Le sous-lieutenant Bâcle s’est rendu au rapport chez le chef de poste.

Les cinq légionnaires s’assoient à leur tour devant une table bancale et commandent des canettes de bière qu’ils ingurgitent d’un trait. La bière semble ressortir
instantanément par tous les pores de leur peau. Les cinq hommes ruissellent, ils s’essuient simplement le haut du visage d’un revers de manche, ou à l’aide d’un mouchoir
douteux, pour protéger leurs yeux. Pour le reste, ils ont pris l’habitude.

L’intérieur de leur casque de liège, et les sangles en cuir de leur sac et de leur fusil sont imprégnés de transpiration ; le cuir en garde une curieuse souplesse et exhale une odeur qui leur est devenue familière.

C’est une compagnie de la Coloniale qui occupe le poste de Cao-Mit, 120 hommes, 80 p. 100 de Marocains.

« Dites, les gars, déclare Pazut, il paraît qu’ils ont un bordel ici, on a peut-être le temps de se refaire une santé avant de rentrer au bagne !

– T’as surtout le temps de te faire plomber ! remarque Kraatz. Avec le tas de boucs qu’il y a ici, elles doivent pas être fraîches les putes ! »

Tous, sauf Pazut, éclatent de rire.

« Les boches, constate Pazut, c’est né raciste, ça crève raciste, y a pas à sortir de là. »

Kraatz ne relève pas, il se contente de hausser les épaules avec dédain.

Pazut semble embarrassé : « Je te demande pardon, je voulais juste rigoler, je voulais pas te vexer.

– Tu m’as pas vexé, et tu ferais mieux d’offrir à boire au lieu de pleurnicher.

– Ça, c’est une idée, tranche Lucien Mahé. Pazut n’a qu’à payer à boire chaque fois qu’il dit une connerie.

– Comme ça, constate Kreur, on sera bourré du matin au soir. »

Vers quinze heures, les légionnaires ont déjà parcouru un tiers du chemin du retour, mais la marche leur semble plus pénible qu’à l’aller. Ils sont alourdis par le repas et la
bière, et la chaleur est devenue presque intolérable.


La patrouille parvient à l’endroit où la piste longe un bourbier marécageux. Sur leur gauche la densité de la forêt rend la jungle insondable ; à droite quelques banians émergent du marécage – sorte de figuiers géants dont les branches paresseuses tombent mollement dans l’eau glauque.

L’écho créé par le premier coup de feu vibre encore quand, d’un bond gigantesque, le sergent Roch se jette à l’abri d’un banian, soulevant une flaque de boue dans le marais.

Instinctivement les hommes l’imitent, leur surprise n’a duré qu’une fraction de seconde.

Lucien Mahé, le petit Français de seize ans, est resté sur la piste, gisant les bras en croix, il a été tué sur le coup d’une balle dans la tempe.

Autour des cinq survivants tout semble calme ; c’est devant eux que le tir se déclenche sur la patrouille de la Coloniale qui les précédait.

La voix de Roch est restée paisible.

Il parle juste assez fort pour être entendu des quatre légionnaires tapis derrière leurs arbres : « On remonte par le marécage par sauts de dix mètres, en se planquant derrière les arbres. Les viets sont de l’autre côté dans la forêt, deux F. M. en batterie à chaque
arrêt. Il faut essayer de dégager les Coloniaux.

– Compris, jette Kraatz. On vous suit. »

Au troisième bond, le groupe est repéré et « allumé » par les viets.

L’ennemi se révèle beaucoup plus nombreux que ne l’avait pensé Roch. Son tir
est précis et efficace. Les légionnaires ne peuvent pas bouger de l’abri que forment pour eux les troncs énormes des banians.

Un peu au hasard chacun d’eux lance deux grenades dans la forêt de l’autre côté de la piste.

Trois ou quatre grenades font du dégât ; elles obligent les viets à se découvrir, et aussitôt les deux fusils mitrailleurs se mettent à cracher.

Plusieurs viets sont atteints.

Roch se retourne pour situer ses hommes.

Kreur et Kraatz sont réfugiés derrière le même banian, ils ont un F.M. et un pistolet mitrailleur.

Trois ou quatre mètres sur leur gauche, un peu en retrait, Hampe sert le second F.M. Pazut a disparu.

Pendant un instant les viets cessent leur tir, cherchant sans doute à user les nerfs des légionnaires et à les amener à commettre une faute, puis brusquement, contre toute
logique, quatre d’entre eux se précipitent à l’assaut en criant.

Roch en abat deux sur la piste au pistolet mitrailleur, et s’aperçoit étonné que les deux autres sont également tombés foudroyés. Pourtant ils ne se trouvent pas dans la ligne de tir des trois légionnaires qu’il a situés derrière lui.

De nouveau c’est l’accalmie.

Roch se retourne une fois de plus et comprend que Pazut a trouvé un refuge dans un
buisson formé d’un fouillis verdoyant d’aréquiers nains, à peine à cinq mètres en retrait sur sa droite.

Sans quitter la piste et la forêt des yeux, le doigt sur la détente de son pistolet mitrailleur, Roch se met à parler à voix basse mais en prenant soin d’articuler tous ses mots.

« Pazut, je crois que j’ai repéré ta planque. Si tu m’entends, réponds juste un mot.

– J’entends bien, chef, répond instantanément Pazut qui se trouve à l’endroit précis où Roch l’avait situé.

– Gut ! Tu restes où tu es. Tu ne me réponds pas, tu ne bouges plus, tu ne tires plus.

– Mais… interrompt Pazut.

– Ta gueule ! J’ai dit : pas un mot. Je pense qu’ils ne t’ont pas repéré.

Tu t’étouffes, c’est un ordre. Tu m’entends : un ordre. »

Cette fois Pazut ne répond pas.

Kreur et Kraatz ont entendu le monologue du sergent. Ils ont compris. Ils sont un peu plus éloignés de Roch ; pour se faire entendre, ils sont obligés de parler un peu plus fort.

« On est foutus, chef ? lance Kraatz.

– Ta gueule. Tu verras bien. »

Roch sait que son groupe est perdu. Il estime les agresseurs à une centaine au moins. Le silence revenu en avant laisse présumer l’anéantissement de la patrouille de
la Coloniale qui progressait en tête.

En transmettant ses ordres à Pazut, il vient une dernière fois d’appliquer à la lettre le règlement de la Légion : préserver dans la mesure du possible la vie d’un homme qui pourra faire un rapport.

Soudain un tir d’enfer se déclenche.

Roch se rend compte qu’il ne s’était pas trompé dans son estimation.

En outre, les viets possèdent des armes automatiques.

Les écorces des banians sont criblées et, malgré le vacarme étourdissant des détonations les légionnaires perçoivent le claquement étrange que font les balles en ricochant sur la
surface nauséabonde du marécage dans lequel ils ont cherché refuge.

Économisant leurs munitions, espaçant leur riposte de cinq minutes en cinq minutes, les légionnaires ne tirent qu’une rafale à la fois. Leur seule ressource reste de signaler leur présence à l’ennemi et de l’empêcher de passer à l’attaque.

Les cinq hommes savent qu’ils ne peuvent pas compter sur un envoi de renforts : une compagnie entière pourrait être anéantie par les viets embusqués, et ni Cao-Mit, ni
Giang-Trom ne possèdent d’artillerie.

Hampe décide d’en finir.

Il bondit de son abri, tenant son fusil mitrailleur sous le bras, le trépied avant replié. Debout
sur la piste, il tire sans interruption, hurlant en allemand les pires insultes. Il est atteint d’une rafale en pleine poitrine.

Il tombe à genoux.

Plusieurs tireurs s’acharnent sur lui, épargnant la tête afin de prolonger son agonie.

Hampe est maintenant à quatre pattes ; par un miracle d’énergie, il trouve la force de dégoupiller une grenade et de la maintenir contre la culasse mobile de son fusil mitrailleur
sur lequel il s’écroule.

Il est probablement mort lorsque trois secondes plus tard la grenade explose, secouant son
corps d’un dernier sursaut.

Hampe a respecté l’ultime consigne : détruire son arme.

La terre sèche de la piste a absorbé le sang du légionnaire avec la gloutonnerie d’un
buvard, laissant seulement auprès du corps déchiqueté une pâle tache rosâtre.

Bien qu’ils ne parviennent pas à distinguer les silhouettes des combattants viets Kraatz et Kreur ont repéré plusieurs des emplacements de feu de l’ennemi. Ils tirent, coup par coup, au fusil mitrailleur.

De son côté, le sergent Roch lance des grenades à intervalles irréguliers.

Les viets ne peuvent envisager une attaque à découvert sans encourir des pertes superflues.

Ils savent que les légionnaires sont inexorablement pris au piège, car en cette période de pleine lune, la nuit ne leur permettra pas de se replier. Ils savent qu’ils ont tout le temps pour la miseà mort.

Entre deux jets de grenade Roch ne regarde même plus dans la direction de la forêt : il demeure assis, adossé au tronc du banian, laissant à Kraatz et Kreur le soin de
déceler une attaque éventuelle.

Il a allumé une cigarette.

En tirant les premières bouffées, il détache calmement le bracelet métallique de sa montre qu’il regarde un instant avant de la jeter aussi loin que possible dans le marécage.
Son geste n’est pas passé inaperçu de Kraatz et Kreur qui pourtant ne le commentent pas.

Un peu plus tard, Kraatz interpelle le sergent.

« On a du schnaps, chef. Vous en voulez ?

– Envoyez. Pas de refus. »

Kraatz vide un bidon de l’eau qu’il contient et y verse la moitié d’un second bidon, puis le lance d’un geste précis vers l’abri du sergent, après avoir soigneusement vissé le
bouchon.

Les trois Allemands ont échangé ces brèves paroles en français : toujours serré dans sa cache, Pazut se demande si c’est par courtoisie à son égard ou simplement par
habitude.

Pendant un instant Kreur et Kraatz parlent entre eux à voix trop basse, et ni Roch ni Pazut ne saisissent le sens des paroles qu’échangent les « siamois ».

Puis, de nouveau, Kraatz élève la voix pour s’adresser au sergent :

« Kreur va tenter une sortie par-derrière, chef. On le couvre au maximum dans dix secondes. D’accord ?

– Aucune chance.

– Et alors ?

– Alors, d’accord. »

Presque simultanément le F. M. de Kraatz et le pistolet mitrailleur de Roch crépitent tandis que Kreur s’élance dans le marécage.

Après trois pas, l’eau boueuse a atteint sa taille.

Il fait des efforts désespérés pour s’éloigner, mais il s’enlise de plus en plus. L’eau arrive jusqu’à sa poitrine quand il est transpercé par plusieurs balles qui le frappent dans le dos. Il s’enfonce verticalement et disparaît un instant.

Comme il s’était débarrassé de ses chaussures et de sa cartouchière, son corps réapparaît à la surface plusieurs minutes avant de s’enfoncer définitivement.

Il n’a pas saigné, et au bout d’un moment ni Roch ni Kraatz n’auraient pu désigner avec certitude le point de sa disparition.

Les deux survivants ne se regardent pas.

Roch dévisse son bidon et avale une large gorgée d’alcool de riz.

Une heure encore ils tiendront en échec la compagnie viet, économisant les coups qu’ils tirent, se contentant de faire la preuve de leur vitalité.

Dans son abri, Pazut continue à respecter les consignes : il fait le mort.

Le jour baisse rapidement et, sans avertir, Kraatz profitede la lumière incertaine pour tenter de rejoindre le sergent.

Gêné dans sa course par le F. M. dont il n’a pas voulu se séparer, il est repéré au deuxième bond et frappé d’une balle en plein flanc juste avant d’atteindre son but et des’écrouler, à l’abri, auprès de Roch qui l’aide à trouver une position supportable.

La blessure du légionnaire n’est pas mortelle mais il perd son sang et Roch ne dispose d’aucun moyen pour enrayer l’hémorragie. De toute façon tous deux savent que cela ne servirait à rien.

Ils se partagent le reste du bidon d’alcool. Roch allume une nouvelle cigarette et, du
regard, en propose une au blessé qui refuse d’un signe.

Alors, très vite, sans aucune hésitation, Roch saisit le F.M. et tire une rafale entière dans la nuque de son compagnon, puis, avec des gestes d’automate il démonte l’arme et en jette les pièces, une à une, au loin dans le marécage.

Enfin, sans transition, il arme de nouveau son propre pistolet mitrailleur et retourne le canon contre sa tempe : son pouce crispé sur la détente commande le tir d’une rafale entière.

Son corps s’affale mollement.

Pazut garde un long moment dans ses oreilles le sifflement provoqué par le fracas des détonations.

Dans la forêt les viets ont compris.

Avec méfiance trois d’entre eux sortent de leur abri. L’absence de réaction et l’inspection sommaire du charnier leur font conclure à l’anéantissement de la patrouille.

Alors, sur un cri aigu de l’un des éclaireurs, un tourbillon vociférant déferle sur la
piste.

À coups de crosse, les viets s’acharnent sur les cadavres dont ils font éclater les crânes.

Horrifié, Pazut profite de leur excitation pour quitter son abri en rampant dans la boue. Il s’est débarrassé de ses chaussures et de son casque. De toutes ses armes, il ne conserve que son poignard de commando.

Après quelques mètres, il s’enfonce dans le marécage.

Bien que la profondeur de l’eau soit bien inférieure à sa taille, il ne laisse émerger que sa tête, il avance sur ses genoux qui reposent sur le fond boueux. En une heure, il parcourt ainsi une centaine de mètres puis il reprend pied sur un terrain mou et herbeux.

Devant lui, il distingue dans le clair de lune un groupe de paillotes lépreuses qui semblent
abandonnées. Avec d’infinies précautions il s’en approche , constate l’absence de vie, et va se terrer, épuisé, dans l’une d’elles.

La paillote est infestée de rats que l’intrusion du légionnaire n’effraie même pas. Dans un coin il aperçoit une couche surélevée de quelques centimètres, reposant sur des cales de bois. À l’opposé un silo à riz pourvu d’un couvercle.

Pazut s’y glisse et ramène le couvercle sur lui.

Sa petite taille lui permet de se tenir recroquevillé dans le réservoir qui, de fabrication sommaire, et détérioré, laisse passer l’air tout en le protégeant des rats. Par une fente,
placée face à la porte de la paillote, Pazut a un champ visuel suffisant pour déceler la moindre approche.

Pendant près d’une heure, rien ne se passe et Pazut commence à reprendre espoir.

Soudain, il est tiré de sa torpeur optimiste par un tumulte croissant : les viets s’abattent sur les paillotes comme une nuée de sauterelles.

Épouvanté, le légionnaire distingue un groupe qui tire, en les traînant dans la poussière, les corps de ses quatre compagnons liés par les pieds. Les cadavres sont pendus à deux branches d’arbre ; la lumière d’un feu de bois allumé par les rebelles projette sur les paillotes de sinistres ombres mouvantes.

Pazut a dégagé son poignard de sa gaine. Comme on le lui a enseigné, il en bloque la pointe entre deux côtes à hauteur du coeur.

Il attend, décidé à ne pas se rendre s’il est découvert.

À la lueur du feu, il aperçoit plusieurs femmes. Elles portent le même uniforme sommaire que les soldats rebelles. Elles sont armées. Une heure encore se passe.

Puis un couple pénètre dans la paillote de Pazut.

La femme rit ; elle tire le viet par sa manche. Pazut accentue la pression de son poignard contre sa poitrine. Il se blesse sans s’en apercevoir. Le couple s’installe sur le grabat. En
riant par petites saccades, la femme déshabille le soldat.

« Ils vont baiser, ces salopards ! pense Pazut.

Si par miracle je sors de là, on ne me croira jamais. »

Plusieurs hommes se relaieront sur le grabat. Ils paraissent avoir l’habitude. Puis une autre femme prendra la place de la première et les ébats sexuels se poursuivront toute la nuit.

Un peu avant l’aube, la troupe au complet s’évanouit.

Pazut attend encore une demi-heure avant de bouger.

Quand, enfin, il sort du silo, il tremble de froid et de peur. Ses membres sont presque paralysés. Il a saigné toute la nuit sans s’en apercevoir. Pourtant il parvient à marcher.
Un instant, il hésite à couper les cordes qui soutiennent les corps pendus de ses
compagnons.

Mais il juge que ce serait prendre un risque inutile : les viets ont abandonné le secteur et Pazut peut tenter de regagner de poste de Giang-Trom.

Toute la journée Pazut se déplace par petits bonds comme un animal traqué, attentif au moindre bruit suspect.

Vingt fois il se terre dans une immobilité totale, insensible aux piqûres de moustiques, aux fourmis qui s’infiltrent dans les jambes de son pantalon par grappes entières. Il s’oriente par instinct.

Lorsque enfin il aperçoit les lumières du poste, il est près de vingt heures ; la nuit est tombée et il lui reste une nouvelle difficulté à surmonter : il ignore le mot de passe et
il connaît la méfiance dont font preuve les sentinelles de la Coloniale.

Au « Qui va là ? » lancé par une voix à forte résonance nord-africaine, il répond bêtement : « C’est la Légion. »

Une rafale de fusil mitrailleur crépite instantanément. Les balles ricochent sur un rocher, à peine à deux mètres de lui.

Les nerfs de Pazut craquent ; il se jette à plat ventre, les deux mains sur le crâne ; il écrase son nez sur la terre rocailleuse ; il est secoué d’un tremblement convulsif, il geint, il pleure.

La sentinelle continue à tirer coup par coup dans la direction d’où proviennent les plaintes.

Miraculeusement, Pazut n’est pas atteint. Par chance un caporal-chef, bientôt suivi d’un sergent, ont rejoint le poste de guet, attirés par le bruit de la fusillade.

Bien qu’excessivement méfiants, ils font cesser le feu et tentent d’engager le dialogue ; le
sergent hurle : « Qui va la ? »

Il faut plus d’une minute à Pazut pour se reprendre et crier à son tour :

« Pazut, Légion étrangère ! Tirez pas, mon lieutenant ! Tirez pas ! »

Sans relâcher sa vigilance, le sergent lance :

« Qu’est-ce que tu fous là ? »

Pazut reprend ses esprits, l’espoir renaît brusquement en lui.

« Survivant du groupe Roch, 8e compagnie, 3e Étranger. »

Évidemment ça colle : le sergent n’ignore rien de l’embuscade de la veille. Néanmoins une ruse n’est pas exclue, les viets peuvent avoir obtenu les renseignements criés par le légionnaire en fouillant les morts ou en torturant un survivant.

Pazut est trop loin pour être atteint par le faisceau de la lampe torche portative, que les coloniaux ont braqué dans sa direction.

« Tu distingues le bout du faisceau ? crie le sergent à Pazut.

– Oui, mon lieutenant, j’en suis pas loin.

– Tu vas te présenter de face à la lumière ! À poil, tu m’entends, à poil ! Si tu gardes seulement ton bracelet montre, je te flingue comme un lapin.

– Compris, mon lieutenant, lance Pazut en commençant arracher ses vêtements. À poil, complètement à poil. Compris.

– Et les mains en l’air, les doigts écartés », ajoute le caporal.

Conscient du danger qui le menace, Pazut suit les instructions à la lettre.

Nu comme un ver il s’avance lentement dans le faisceau lumineux. À chacun de ses pas, les trois hommes de la Coloniale se détendent davantage.

De son côté Pazut reprend de l’assurance malgré sa situation grotesque. Quand il n’est plus qu’à cinq mètres, l’évidence balaie le dernier doute.

Le caporal, un pied-noir, lance, narquois :

« Ils sont gironds dans la Légion ! C’est une vraie petite caille, ce rombier ! »

Mais lorsque Pazut pénètre enfin dans l’abri, personne n’a plus envie de plaisanter : le petit légionnaire s’écroule la tête dans les mains, repris par ses convulsions nerveuses.

Le sergent enlève sa chemise et aide Pazut à l’enfiler, puis il l’escorte jusqu’à la popote des sous-officiers où le capitaine Joliot les rejoindra, recueillant le premier le témoignage de Pazut, qui figure en détail dans le journal de marche du 3eÉtranger.

Mais ce récit, Pazut n’en réserva pas l’exclusivité aux dossiers de l’armée. Il tint de véritables conférences de popotes, mimant et contant la fin tragique de ses
compagnons.

Il narra l’épisode du silo de riz et les ébats des viets avec un tel luxe de détails, qu’il fut surnommé par les légionnaires de la 8e compagnie : « Le voyeur. »

Ce surnom lui resta et fut même employé par la suite par des hommes qui ignoraient tout de son aventure.

Blessé trois ans plus tard sur la frontière de Chine, Pazut fut rapatrié et réformé.

Il tient aujourd’hui un bar à Cattane en Sicile, d’où il était originaire.


Par le "Sang Versé" Legion14

"A suivre"


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“Nous avons entendu et nous savons ce que nos pères nous ont raconté, nous n’allons pas le cacher à nos fils.
Nous redirons à tous ceux qui nous suivent, les œuvres glorieuses...”

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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeLun 16 Fév 2015 - 19:51

 "3"

VIOLENTES et cruelles, les embuscades se renouvelaient à une cadence de plus en plus accélérée, mais les légionnaires qui vécurent cette fin d’année 1946 en Cochinchine en gardent un doux souvenir.

Leur enfer était encore devant eux.

L’implantation du 3e Étranger en Extrême-Orient avait été précédée de quelques mois par celle du 2e qui avait vu,lui aussi, ses bataillons et ses compagnies dispersés sur l’ensemble de la Cochinchine.

Il ne restait à Saigon qu’une compagnie de base arrière, cantonnée à la sortie nord de
la ville.

Le lieutenant-colonel Babonneau, commandant en second du 2e Étranger, avait établi ses quartiers au sein de cette compagnie, la 8e, qui était composée uniquement de vétérans, survivants des campagnes de Tobrouk, Bir- Hakeim et d’Italie.

Le lieutenant-colonel Babonneau avait lui aussi participé à ces combats qui avaient contribué à affirmer sa réputation de baroudeur héroïque.

S’exposant souvent inutilement sur les champs de bataille, Babonneau considérait que les risques qu’il courait étaient largement compensés par l’estime qu’il gagnait ainsi aux yeux de ses hommes.

Les faits d’armes du lieutenant-colonel Babonneau illustrent l’histoire de la Légion étrangère. Mais si son souvenir reste aujourd’hui légendaire, ce n’est pas seulement à sa témérité au combat qu’il le doit.

Par ses excentricités Babonneau avait retardé son avancement et il ne jouissait en haut lieu que d’une estime modérée.

En revanche, il n’existait pas, au 2e Étranger, un seul légionnaire qui ne se serait précipité au feu pour lui.

Sur ses états de service, les citations les plus glorieuses voisinent avec les blâmes les plus inattendus.

De taille moyenne, le lieutenant-colonel Babonneau possédait une force herculéenne, c’était un sanguin, buveur jovial et coléreux ; il s’exprimait dans le langage imagé et chantant des Gascons.

Malgré son grade et son âge, il continuait à accompagner souvent ses hommes en
patrouille, marchant en tête de colonne un long bâton à la main, occupant la place d’un sous-officier.

L’étrangeté de son comportement ne s’arrêtait pas là.

Chaque samedi à l’heure du quartier libre, le colonel sortait avec ses légionnaires, vêtu d’une tunique de 2eclasse et d’un képi blanc.

Il faisait la tournée des bistrots et des bordels, se livrant à de gigantesques beuveries qui voyaient généralement leurs dénouements aux postes de
gendarmerie.

Pendant vingt-quatre heures ses hommes l’appelaient « Babs », le tutoyaient et cela sans affectation ni malice.

Jamais aucun d’eux ne chercha à profiter de la situation pour en tirer un avantage quelconque et jamais durant le service la moindre allusion aux écarts hebdomadaires du colonel n’était faite.

Par une soirée étouffante de la fin du mois de juin 1946, le lieutenant-colonel Babonneau est distrait d’un routinier travail de paperasserie par l’apparition inattendue du légionnaire Boris Volpi, qui se tient au garde-à-vous à un mètre derrière la porte ouverte de son bureau.

Volpi n’est pas un inconnu pour le colonel : depuis des années l’estime qu’il lui porte s’est souvent muée en faiblesses, créant une situation dont le légionnaire abusa inconsciemment maintes et maintes fois.

Volpi est un géant polonais blond aux muscles longs.

Il a un visage sans défaut et il possède le charme qui émane souvent de ce genre de colosses slaves.

Depuis son engagement à la Légion, huit ans auparavant, Volpi a acquis et confirmé une réputation d’homme à femmes, laissant derrière lui un nombre sans cesse croissant de
conquêtes déçues.

Le lieutenant-colonel Babonneau (dont il fut longtemps l’ordonnance) recevait régulièrement toutes sortes de plaintes relatives au comportement du grand Polonais.

Amours déçues, confiances trahies, promesses méconnues, maris bafoués, parents déshonorés.

Devant ces doléances, le lieutenant-colonel compatissait, promettait des sanctions et les appliquait.

Mais auparavant, il recevait d’homme à homme les confidences et les explications de Volpi, et il retirait un vif plaisir à l’audition des récits du légionnaire qui se justifiait gauchement, basant ses excuses sur une moralité toute personnelle.

Ce jour-là, Volpi a l’œil droit tuméfié et le colonel pressent un récit croustillant.

« Entre ! dit-il. Qu’est-ce que tu veux ?

Mon colonel, j’ai encore fait une connerie.

Ça, je m’en doute, il n’y a qu’à voir ta gueule.

Faut pas rigoler, mon colonel, c’est grave !
Je t’écoute.

Voilà, mon colonel, j’étais en train de baiser…

– Tes histoires commencent toujours de la même façon.

– Faut pas rigoler, mon colonel, c’est grave.

– Bon, vas-y.

– C’était la congaï d’un type de la Coloniale et le v’là qui s’amène et qui gueule et qui me balance une pêche sans prévenir ; alors moi, je la lui rends et y gicle à trois mètres ; alors le v’là qui gueule qu’il est colonel et qu’il va me faire passer le falot ; alors je le regarde mieux et je m’aperçois qu’il dit vrai, qu’il est bien colonel ; alors je lui balance une pêche plus fort pour qu’il se taise.

La salope se met à gueuler à son tour, alors je lui balance aussi une pêche et je me rhabille et je m’en vais pendant qu’ils dorment tous les deux.

Et puis après, j’ai pensé que j’allais avoir des ennuis. »

Babonneau, attentif, a écouté le récit du légionnaire ; pas un muscle de son visage n’a bougé et il est impossible de déceler ses sentiments.

Pourtant le lieutenant-colonel est intérieurement ravi.

L’image qu’a fait naître en lui l’exposé de Volpi l’amuse considérablement. D’autre part, il y a de sérieuses chances pour que le colonel rossé étouffe l’affaire, préférant passer l’éponge plutôt que de s’exposer aux sarcasmes sournois qu’accompagnerait immanquablement une enquête officielle.

Néanmoins, Babonneau juge préférable de prendre certaines précautions.

Sans adresser un mot à Volpi, il convoque le sergent de garde qui se présente instantanément :

« Fous-moi Volpi en taule ! ordonne-t-il. Et marque-le
rentrant à la date d’hier.

– Motif ? » interroge le sergent.

Babonneau hausse les épaules.

« Comme d’habitude : pédérastie. Trouve n’importe quoi. »

Le sergent se fend d’un large sourire.

« À vos ordres, mon colonel. »

Puis, se tournant vers Volpi :

« Allez ! Amène-toi, Suzanne ! »

Volpi serre les poings.

Ce n’est pas la première fois que le colonel use de ce subterfuge pour le dédouaner ; non seulement il laisse les plaignants sans arguments, mais il remplit de joie la compagnie tout entière, aux dépens du don Juan.

Vers dix heures du soir, Babonneau s’aperçoit que son calcul était faux : un coup de téléphone de la Sécurité militaire l’informe qu’une plainte a été déposée contre un de ses légionnaires pour agression sur la personne d’un officier supérieur.

Il est hors de question d’étouffer l’affaire, le plaignant faisant preuve d’une implacable fureur.

Quelques instants plus tard, le colonel X appelle à son tour Babonneau.

Il se montre courtois mais intraitable.

Il déclare être certain de reconnaître son agresseur, d’autant plus facilement qu’il est persuadé de l’avoir marqué d’un coup violent à l’oeil droit.

Il informe Babonneau qu’il se présentera le lendemain, accompagné des représentants de la police militaire, afin de reconnaître le coupable, dans le cas où Babonneau ne l’aurait pas d’ici là identifié.

Après avoir assuré l’officier de la Coloniale de sa collaboration, Babonneau raccroche, inquiet.

Il n’est pas question de livrer Volpi au conseil de guerre, l’une des règles d’or de la Légion est de laver son linge sale en famille.  

Les sanctions appliquées au sein des bataillons ne sont pas plus douces envers les coupables, souvent même plus sévères, mais ceux-ci sont jugés dans l’esprit Légion, sur une base de moralité différente.

Enfreindre cette loi serait grave, et Babonneau en est conscient.

Il lui faut moins d’un quart d’heure pour mettre au point un système de défense et lorsqu’il sort de son bureau à grands pas, le sourire qu’il arbore dénote sa satisfaction.

Il est près de minuit lorsque le lieutenant-colonel ordonne le rassemblement de la compagnie dans la cour du cantonnement.

Il faut moins d’un quart d’heure à la centaine d’hommes pour être alignés en tenue sur quatre colonnes au garde-à-vous.

Un lieutenant, quatre adjudants et une dizaine de sergents ont réglé la manœuvre.

Avant d’ordonner le repos, le colonel déclare :

« Légionnaires, j’ai besoin de volontaires… »

La compagnie au complet avance d’un pas, respectant ainsi une autre règle sacrée de la Légion étrangère.

La coutume veut que l’on interrompe l’officier qui réclame des volontaires avant qu’il expose les raisons de sa requête, soulignant ainsi qu’à la Légion tous sont volontaires pour
tout.


« … Merci, repos, déclare Babonneau. Ce que j’ai à vous demander est assez spécial. L’un de vous s’est mis, ce soir dans une situation qui ressort du conseil de guerre.

Je ne peux pas le couvrir, car il est identifiable par un cocard qu’il a reçu à l’œil droit. Et demain matin la police va venir passer une inspection de la compagnie à laquelle il m’est impossible de m’opposer.

Compris, mon colonel, coupe le lieutenant.

Exécution par groupes de dix.

Sans que ça dégénère, vous vous balancez mutuellement un gnon sur l’oeil droit. »

Les hommes prennent l’ordre avec bonne humeur.

La perspective de recevoir un coup est largement compensée par le fait qu’ils vont avoir à en donner un.

Le lendemain, devant le colonel X et la prévôté médusés, Babonneau feint la surprise avec une parfaite mauvaise foi, laissant entendre que l’initiative de cette mascarade incombe sûrement au coupable.

« Que voulez-vous, déclare-t-il au colonel X, à la Légion les hommes se soutiennent, mais comptez sur moi pour poursuivre l’enquête. »

Le colonel X reconnaît pourtant formellement Volpi, déclenchant ainsi la seconde phase de l’opération.

« Volpi ! dit Babonneau en riant, vous ne pouvez que faire erreur. C’est la folle du régiment ! La seule vue d’une femme lui fait horreur. D’ailleurs, il est en prison depuis
vingt-quatre heures. Je n’ai pas vérifié le motif, mais c’est sûrement encore une histoire d’homosexuels. »


S’apercevant tout à coup qu’il va être la risée du contingent tout entier si l’affaire s’ébruite, le colonel X tourne les talons sans saluer.

Babonneau n’en entendra jamais plus parler.


Quant à Volpi, il restera six semaines en prison après s’être fait menacer, comme chaque fois, de
castration à la prochaine incartade.

Le colonel Babonneau ne devait pas demeurer longtemps en Indochine : peu après cet incident, il était rapatrié à la suite d’une blessure qui, malgré sa gravité, ne figure pas dans ses états de service.

Après une soirée particulièrement houleuse passée en compagnie de ses hommes, le lieutenant-colonel Babonneau fit le pari de rattraper en jeep la « rafale » – le train rapide Saigon-Hanoï – et de franchir avant lui le passage à niveau (ouvert en permanence) du poste de Kan-Hoa, distant d’une vingtaine de kilomètres.

Il y réussit presque.

Hélas ! l’arrière de la jeep fut happé par le train, et le véhicule projeté à dix mètres avec ses quatre occupants qui se retrouvèrent à l’hôpital de Saigon.

La carrière du lieutenant-colonel Babonneau prenait fin.

Pour la Légion, elle, la guerre, allait pourtant bientôt commencer.  

Par le "Sang Versé" Legio18

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Nous redirons à tous ceux qui nous suivent, les œuvres glorieuses...”

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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeDim 22 Fév 2015 - 15:42

"4"

LE 18 novembre 1946, le 3e Étranger est regroupé à Saigon en vue de son prochain embarquement pour le Tonkin.

Dans toute la Cochinchine les légionnaires plient bagage sans espoir de retour.

Une fois de plus les souvenirs sont entassés à la hâte. On fait le ménage à fond avant de quitter les lieux ; cela fait partie de l’orgueil de la Légion. La plupart des hommes ont des liaisons avec des congaïs ; les adieux sont souvent déchirants, accompagnés de promesses qui ne dupent personne.

Même les gradés ignorent leur destination, mais cela ne les préoccupe pas. Ils ne savent pas non plus grand-chose de la nature des combats dans lesquels ils seront engagés. Cela aussi les laisse indifférents.

Les 3e, 4e, 5eet 6 e compagnies du 1er bataillon embarquent le 20 novembre à Saigon à bord du croiseur auxiliaire Jules-Verne. Ils apprennent quelques heures plus tard que leur destination est Haïphong.

Le troisième et dernier jour de la traversée est un calvaire pour les légionnaires. Le Jules-Verne a pénétré à l’aube dans le golfe du Tonkin. La mer est démontée et le croiseur roule et tangue. Un fort vent arrière rabat la fumée vers le pont sur lequel les hommes sont affalés comme des loques.

Vers dix-huit heures le croiseur double le cap de Doson, et la mer s’apaise – véritable lac à
l’embouchure de la rivière Câ Cân qui conduit au port d’Haïphong.

Il faut moins d’une heure aux légionnaires pour récupérer et lorsque vers vingt heures le Jules-Verne pénètre dans le port, les hommes attentifs, silencieux et stupéfaits, découvrent la ville dévastée, les foyers d’incendie encore nombreux, les ruines, les cendres du grand centre industriel tonkinois.

Depuis près d’un an on se bat dans Haïphong.

Au début de 1946, la ville fut envahie par les troupes chinoises qui pillèrent et ravagèrent le Tonkin.

À cette époque, Tchang Kaï Chek avait résolu d’exterminer le Viet-minh, et, malgré sa répugnance, Ho Chi Minh fut contraint de faire appel au Corps expéditionnaire français.

Au printemps de 1946, en accord avec le Viet-minh, la division Leclerc, appuyée par l’artillerie de marine, débarquait à Haïphong et chassait les Chinois au cours de sanglants combats qui achevèrent la destruction de la ville.

Les quelques mois qui suivirent furent plus calmes, mais l’étrange situation créée par la coexistence des troupes viets et françaises se détériorait de jour en jour.

Au milieu de l’automne, devant la pression croissante du Viet-minh sur les postes français, le Corps expéditionnaire passait à l’attaque dans Haïphong, se rendant maître de ce qui restait de la ville. Le 21 novembre la Légion étrangère débarquait en renfort.

Sur le quai, Klauss, Bianchini, Favrier et Lantz rassemblent les hommes de la 4e compagnie.

Le lieutenant Mattei n’est pas à leur tête ; il a été hospitalisé à Saigon, victime d’un type d’attentat qui, à l’époque, coûtait la vie à de nombreux officiers français : il a absorbé une soupe chinoise assaisonnée de fibres de bambou – empoisonnement aussi facile qu’indétectable, destiné à perforer l’estomac.

En l’absence de Mattei, le sergent-chef Klauss apprend qu’il reste seul responsable de la 4e
compagnie et qu’une patrouille de la division Leclerc va le conduire sur les hauteurs de la ville où se trouve son cantonnement provisoire.

Les légionnaires de la 4ecompagnie se mettent en route à travers les rues dévastées. Une odeur âcre et pestilentielle s’élève des charniers. Des centaines de morts n’ont pas trouvé de sépultures et pourrissent, déchiquetés par les chiens affamés ou les rats.

La compagnie Klauss est affectée dans un quartier en partie épargné, en bordure de la ville, à proximité de la route du terrain d’aviation de Catby.

Les légionnaires pénètrent étonnés dans une vaste et fastueuse habitation.

C’est la copie d’un palais chinois qui reflète bien tout l’insolite de la situation à Haïphong. Les meubles sont intacts et précieux, d’immenses tapis recouvrent le sol, sur les murs des glaces géantes renvoient leur image.

Le premier étage est aussi luxueux : une enfilade de chambres et de salles de bain, de marbre et de laque, dans lesquelles il ne manque que l’eau.

Les hommes s’installent au rez-de-chaussée, dépliant leurs lits ; au premier, les quatre gradés tirent les chambres à la courte paille.

Le lendemain, l’euphorie de ce premier contact a fait place à une certaine inquiétude. Combien de temps va durer cette situation inattendue ? Quelle est leur mission ?

Où se trouve le danger et jusqu’à quel point faut-il se tenir sur ses gardes ?

Le temps seul apportera une réponse aux légionnaires qui verront plusieurs jours passer sans incidents.

Les viets sont partout, mais ne se manifestent pas, laissant les patrouilles françaises circuler en ville.

Les hommes de Klauss établissent la jonction avec le reste du bataillon ; trois patrouilles régulières sont établies chaque jour.

L’une assure le ravitaillement qui consiste uniquement en rations « pacific », les deux autres partent en reconnaissance.

Malgré ses mouvements quotidiens, la compagnie se laisse envahir par une torpeur croissante et sombre doucement dans l’ennui. Mais surtout un besoin se fait sentir, tournant rapidement à l’obsession : l’alcool.

Dans tout Haïphong il est impossible de trouver la moindre bouteille de bière ; les foyers ne sont pas ravitaillés et les caves ont été détruites et pillées par les vagues successives de soldats qui depuis près d’un an déferlent sur la ville meurtrie.

Favrier et Lantz imaginent alors de fabriquer du « pastis » à l’aide d’un litre d’alcool à 90° (volé à l’antenne chirurgicale) et d’un flacon d’élixir parégorique obtenu  grâce à la complicité de six légionnaires, atteints soi-disant d’un malaise intestinal.

L’absorption du breuvage ne leur procure pas l’effet escompté, ils se tordent de douleur une journée entière sous l’oeil goguenard de plusieurs de leurs compagnons avec lesquels ils avaient refusé de partager.

Deux autres qui avaient ingurgité un litre d’eau de Cologne ne connurent pas un sort meilleur.

C’est dans les premiers jours de décembre que les hommes de Klauss font la
connaissance de Ki.


Ki est un petit Eurasien de treize ou quatorze ans. Il se présente un matin au poste de garde du palais ; il est vêtu de haillons, mais il s’adresse, dans un français sans faute et sans accent, à la sentinelle :

« Je voudrais parler au général de la Légion étrangère ! »

Klauss est à proximité, et la sentinelle se tourne vers lui.

« Mon général, on vous demande. »

Klauss dévisage le gamin. « Qu’est-ce que tu veux, morpion ? »

Ki ne se démonte pas.

« Je connais les grades de l’armée française, vous êtes sergent-chef, je voudrais parler au général.

Y a pas de général. Ici c’est moi qui commande. Alors explique-toi ou raus ! »

Indécis et hésitant, le gamin dévisage Klauss, puis il déclare :

« Je voudrais m’engager dans la Légion étrangère. »

Des éclats de rire saluent cette déclaration. Vexé, le gosse reprend :

« Je peux être soldat, je sais lire et écrire le chinois, le français et l’espagnol. Je connais le
maniement des armes et j’ai vingt ans. »

Les rires reprennent de plus belle.

Pourtant, sauf sur son âge, Ki ne mentait pas.

Orphelin, il avait été recueilli vers l’âge de cinq ans par les missionnaires espagnols de l’ordre de San Felice qui l’avaient instruit et élevé. Il avait ensuite traîné dans les armées chinoises et viets, plus ou moins contre son gré, gagnant sa nourriture en rendant les services les plus inattendus.

Enfin depuis six mois, il servait de mascotte à une compagnie de la division Leclerc.

C’est un officier qui lui avait conseillé de tenter sa chance à la Légion, lui expliquant qu’ainsi il pourrait se procurer un nom et obtenir par la suite la nationalité française.

Un grand Hongrois ricane.

« C’est pas une pouponnière ici, retourne voir ta nourrice ! »

Avec l’agilité d’un jeune chat Ki bondit ; il pousse le légionnaire à hauteur de la ceinture, le
déséquilibre d’un coup de talon derrière la jambe ; l’homme surpris se retrouve assis par terre.

Ki se recule sur la défensive et sort de sa poche un couteau à cran d’arrêt dont il fait jaillir la lame.

« Donne-moi ce couteau, petit con ! » hurle Klauss.

Très à l’aise, Ki replie la lame et tend le couteau au sergent.

« Je ne lui aurais pas fait de mal, c’était juste pour vous montrer que je peux être soldat. »

Le grand Hongrois s’est relevé et s’approche du gamin.

« Je vais lui foutre une fessée, annonce-t-il.

Ça suffit », tranche Klauss, qui ajoute en se tournant vers le gosse : « Tu as bouffé ?

Je veux d’abord être soldat.

On verra plus tard. Viens bouffer. »

À partir de cet instant, Ki reste à la 4e compagnie, rendant des services aux uns et aux autres, les distrayant par son mélange de gentillesse et de crapulerie, mais son incorporation dont il ne cesse de parler est devenue un sujet de raillerie.

Pourtant Klauss a exposé son cas à ses supérieurs qui n’ont pas rejeté a priori l’idée de laisser le gamin s’engager, déclarant simplement qu’ils en référeraient eux-mêmes en haut lieu.

Comme Ki s’est rendu compte que les légionnaires ne peuvent pas pour l’instant faciliter son admission dans l’armée, il fait une concession : il ne parlera plus de son incorporation, mais il veut un uniforme.

Cette nouvelle requête devient un nouveau sujet de plaisanteries et de sarcasmes que le gosse essuie sans se décourager.

Ki consacre chaque jour plusieurs heures à tourner dans la ville où il se promène tranquillement, fouinant et furetant partout, comme un jeune chiot. Il y a quinzaine de jours qu’il a fait son apparition quand le hasard va lui donner l’occasion de prendre une éclatante revanche sur ses nouveaux compagnons.

Il est midi ; la patrouille vient de rentrer ; les hommes se débarrassent de leurs armes et rejoignent dans le rang les légionnaires qui font la queue pour la distribution des rations « pacific ».

Dans le jardin une longue table de bois est disposée sur des tréteaux. Les premiers arrivés s’y assoient, les autres s’installent adossés à un arbre ou affalés sur le perron de pierre. Tous, d’un geste mille fois répété, déchiquettent les boîtes qui contiennent l’éternel « singe », quelques biscuits et un fromage savonneux.

Ki touche sa ration.

Le matin il a ciré une vingtaine de paires de bottes et lavé le linge des sous-officiers, apportant en maugréant sa contribution pour la nourriture qu’on lui distribue. Il réclame en vain l’attribution de tâches plus nobles, mais ne récolte en réponse à ses suggestions que des éclats de rire et des tapes sur les fesses.

Ki s’installe à proximité du sergent Favrier.

Il porte une musette en bandoulière, et s’assoit par terre d’un air naturel.

Alors, simplement, il s’adresse au sergent :

« Vous pouvez me prêter votre couteau une seconde, sergent ? »

Favrier lance son couteau suisse au gamin sans même lever les yeux.

Ki fait alors la démonstration de sa fabuleuse nature de comédien. Comme si c’était la chose la plus normale, il sort de sa musette une bouteille de bordeaux 1942 et commence à la déboucher avec des gestes de professionnel.

Le « nom de Dieu ! » lâché par un homme fait relever les yeux de Favrier qui reste, interdit, la bouche ouverte devant le spectacle.

En quelques secondes, un silence total a fait place au brouhaha ; les hommes se rassemblent en cercle autour du gamin qui est maintenant occupé à extirper quelques fragments de bouchon restés dans le goulot.

Il continue à jouer admirablement la comédie de l’indifférence et du naturel.

Favrier le saisit par le col de sa chemise en loques.

« Où as-tu trouvé ça, petit sagouin ? »

Ki feint à merveille l’étonnement et lève vers le sergent des yeux candides.

« Vous mettez pas dans cet état, sergent, ce n’est qu’une malheureuse bouteille de pinard. Je vais vous en donner un verre si ça peut vous calmer. »

Favrier éclate et arrache la bouteille au gamin.

Klauss intervient d’une voix calme. « Favrier, tu n’as pas honte ? »

Le sergent se reprend et les dents serrés rend la bouteille au gosse qui, ravi, déclare :

« Alors, amenez vos quarts. »

La bouteille est partagée entre les dix hommes qui ont les réflexes les plus rapides. Favrier reçoit la valeur d’un dé à coudre qu’il déguste avec tendresse, puis il se saisit de la bouteille vide et la contemple.

« Nom de Dieu ! constate-t-il, ce n’est pas de la mise en bouteille à Saigon, c’est directement importé de France. »

Il est tout à fait calmé. Il se tourne reconnaissant vers Ki.

« Dans le fond, tu n’es pas un mauvais petit, tu n’en as même pas pris pour toi, tu n’aimes pas le vin peut-être ? »

Ki n’attendait que cela pour faire éclater sa bombe.

« Si, sergent, j’adore ça, mais, moi, j’en ai ! »

De nouveau le silence se fait brusquement ; même Klauss s’est rapproché, il commence à se douter du jeu auquel se livre le gamin.

« Qu’est-ce que tu veux dire ? » interroge Favrier d’une voix changée par l’émotion.

Ki se rend compte que sa victime mord à l’hameçon encore plus violemment qu’il ne l’avait espéré.

« C’est simple, sergent. Ce n’est pas une bouteille que j’ai trouvée, c’est une mine. »

Favrier bondit et saisit une fois de plus le gosse par sa chemise, le soulevant presque de terre.

Cette fois, Klauss éclate de rire.

« Mais non, Favrier, la soif te fait perdre les pédales. Tu n’as rien compris. La seule chose que j’ignore c’est si le morpion bluffe ou pas. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il prépare un beau chantage.

C’est quoi le chantage, chef ? interroge Ki.
   
C’est quand on a une chose et qu’on en veut une autre et qu’on dit : « Si vous me donnez ce que « je veux, vous aurez ce que je détiens. »

C’est ça, c’est ça, admet Ki joyeux. Mais c’est pas du chantage, c’est du commerce.

Je connais peut-être un autre moyen de le faire parler », interrompt Favrier.

Klauss hausse les épaules.

« Tu serais bien emmerdé si je te mettais au défi d’essayer. »

Puis, s’adressant à Ki :

« Allez, annonce la couleur. Qu’est-ce que tu proposes ?

Vous le savez, chef. Je veux un uniforme, un sac, tout. Même un fusil.

J’aime mieux te dire tout de suite : le fusil, rien à faire.

L’uniforme, on peut essayer. »

Plein d’espoir, Favrier ajoute :

« Je peux aller chercher une petite taille à la baraque d’intendance. On peut dire qu’Alfieri s’est pris dans les barbelés. »

Alfieri est un minuscule Italien sensiblement de la même taille que le gamin. Il se rapproche, attentif.

« J’ai de la sape en rab. Je peux m’arranger directement avec le gosse.

Ta gueule ! coupe Favrier. C’est moi qui traite. Personne d’autre. »

Klauss n’a pas perdu de sa bonne humeur :

« Vous déconnez, bande d’ivrognes ! Vous êtes prêts à tout. »

Il ajoute, se tournant vers Ki :

« Tu n’as pas envie de te taper un sergent de Légion ? C’est le moment ou jamais. »

Favrier ne goûte pas la plaisanterie.

Klauss poursuit : « Je vais faire un bon pour l’Intendance. Il est normal qu’on sape le gosse : il nous rend des services. Et puis on peut le considérer comme étant en instance d’incorporation.

Alors tu nous dis où sont planquées les bouteilles, propose Favrier. Rien à faire, réplique Ki. Je vous amène dix bouteilles en échange de mon uniforme. Après on verra. »

Favrier est tellement subjugué par l’idée de voir apparaître dix bouteilles de bordeaux, qu’il ne se rend pas compte qu’en acceptant le marché, il se livre, pieds et poings liés, aux exigences futures du gamin.

Klauss, lui, en est parfaitement conscient, mais le jeu l’intéresse et il est même prêt à l’encourager.

En fait, dans les jours qui suivent, il tirera lui-même toutes les ficelles, s’arrangeant pour que le gosse n’apporte pas de trop grandes quantités de vin, et, parallèlement, pour qu’il n’abuse pas de la situation, les légionnaires étant prêts à s’arracher leurs dents en or en échange d’une bouteille.

Plusieurs d’entre eux tentèrent en vain de suivre Ki pour découvrir la cachette, mais le gamin les semait toujours facilement.

Il livra son secret environ un mois plus tard, la veille du départ d’Haïphong.

Les bouteilles se trouvaient dans la cave même de la villa, protégées par un double mur. Ki se faufilait entre le mur réel et le mur de protection par un trou juste assez gros pour lui permettre de s’y glisser.

Le mur factice fut abattu instantanément et les légionnaires découvrirent du Champagne, du whisky et du cognac de marque.

Klauss fit distribuer trois bouteilles par homme et fit sauter le reste à la grenade.

Il savait que le lendemain une longue marche les attendait.

Par le "Sang Versé" Legion16


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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeMer 25 Fév 2015 - 17:01

"5"

DEPUIS la reprise en main de la ville d’Haïphong par la garnison française, la guerre contre le Viet-minh était effective au Tonkin.

Le 19 décembre 1946, elle devenait officielle. Dans la nuit, et selon un plan établi, le Viet-minh
attaqua toutes les villes et tous les postes français. Hanoï souffrit le plus de cette sauvage agression dans laquelle les femmes et les enfants ne furent pas épargnés.

Ho Chi Minh comptait sur l’effet de surprise pour obtenir une victoire rapide et totale.

Il échoua.

Les massacres du 19 décembre ne parvinrent pas à chasser les Français du Tonkin ; partout des postes étaient parvenus à résister, et très vite la défense s’organisa.

Aussitôt après l’attaque viet, quelques hommes furent prélevés dans chaque compagnie de Légion.

On attribua à cinq ou six légionnaires la responsabilité d’une vingtaine de partisans, et on les répartit dans des petits postes, le long de la rivière Kinh-Mon qui serpente entre Hanoï et Haïphong.

L’état-major appelait ces fragiles fortins les P. K. (Postes kilométriques).

La plupart d’entre eux avaient été construits grossièrement par le Génie, et le premier travail qui incomba aux nouveaux locataires fut d’en assurer la fortification.

En moins d’une semaine, les légionnaires transformèrent les P. K. en de véritables petits bastions, destinés à affirmer la présence française sur un territoire entièrement contrôlé par le Viet-minh.

Autour des postes la densité de la jungle rendait toute sortie impossible. Dans la forêt, les viets étaient maîtres.

En revanche, l’ennemi ne s’aventurait pas à découvert, en particulier le long de la voie ferrée Haïphong-Hanoï, ou le long de la rivière sur laquelle des unités légères de la marine pourvues d’artillerie se livraient à un incessant va-et-vient.

Les L. C. T., sortes de longues péniches de débarquement blindées étaient le seul lien concret des
postes avec le reste du monde. Ils en assuraient le ravitaillement, tout en rendant leur attaque téméraire : en quelques heures ils pouvaient apporter du renfort à un P. K. qui signalait son attaque par radio.

La distance qui séparait les postes variait entre cinq et dix kilomètres, mais il était interdit aux hommes de sortir, même pour se rejoindre. Leur seul contact restait la radio, et très vite leur inaction inquiéta le haut commandement : il fallait employer ces légionnaires qui risquaient de sombrer dans la nonchalance.

Les attentats répétés sur la voie ferrée allaient apporter la solution à ce problème.

Le 3 février 1947 l’ordre arriva.

Le 1" bataillon du 3e Étranger se vit chargé du travail le plus dangereux, le plus ingrat et le plus démoralisant de la guerre d’Indochine : « l’ouverture des voies ».

Le P. K. 36 se trouvait à quelques centaines de mètres du bac de Laïkhé. Klauss et Bianchini en assuraient le commandement ; cinq légionnaires les aidaient à faire régner la discipline dans les rangs de la vingtaine de partisans qui complétaient l’effectif du poste.

À cinq kilomètres à l’est, le P. K. 30, semblable en tous points, était proche du village de Pham-Xa.

Il était commandé par Lantz et Favrier.

L’ordre du 3 février fut transmis par le lieutenant de vaisseau d’Alnois qui, parti d’Haïphong à l’aube, remontait la rivière en L. C. T., expliquant en cinq minutes à chaque chef de poste la mission dont il allait se trouver chargé.

L’officier de marine avait refusé la bière offerte par Klauss.

« Vous comprenez, il me reste plus de vingt postes à visiter… »

Klauss trouvait un goût fade à sa canette. Il venait de prendre connaissance des instructions transmises par d’Alnois.

« Elle saute souvent, la voie ? Interrogea-t-il »

« Presque tous les jours. »

« C’est curieux, par ici tout semble calme. Depuis notre arrivée, les trains passent.

On répare au fur et à mesure des sabotages : les trains sont tous suivis d’une motrice de secours. »

« Beaucoup de pertes en vies humaines ? »

L’officier de marine fit un effort pour ne pas détourner son regard de celui du sergent.

« Pratiquement pas », finit-il par répondre.

Klauss sourit et ajouta :

« Vous semblez le regretter, commandant.

La mission que je viens de vous transmettre serait plus facile à expliquer.

Vous n’avez pas à m’expliquer les ordres, commandant. Je n’ai pas à les commenter. Je n’ai qu’à les exécuter. »

Dans la soirée, Klauss rassemble ses hommes dans la pièce qui leur sert de foyer. Il y a là le sergent Bianchini et trois caporaux : Benoit, Français, Ruhmkorft, ancien adjudant de la Wehrmacht, et Kalish qui fut légionnaire avant la guerre, puis qui combattit dans les rangs de l'Afrika Korps avant de rejoindre la Légion en 1945.

Il y a en outre deux simples légionnaires : Vinkel, un Hollandais, et Lefèvre, un titi parisien.

Klauss débouche une bouteille de cognac et la partage en sept dans les gobelets qu’il a disposés sur la table.

Puis, calmement, il commence son exposé : « Nous sommes sept. À partir de demain nous sortons tous les matins à six heures trente. Une patrouille à l’est en direction de Haïphong, deux hommes et le sergent Bianchini ; une patrouille à l’ouest vers Hanoï, deux
hommes avec moi.

L’un d’entre nous restera au  poste par roulement .

Les patrouilles remonteront la voie ferrée, l’une vers le P. K. 30, l’autre vers le P. K. 41.

Distance à parcourir : la moitié de celle qui nous sépare des postes voisins. Ils ont reçu les mêmes consignes et trois hommes partiront dans notre direction à la même heure. Dès que la jonction sera établie, on rentre. »

Les hommes reposent leur gobelet vide, et sans attendre que Klauss poursuivre, Lefèvre déclare :

« Annoncez la couleur, chef. Vous n’auriez pas sacrifié une bouteille de cognac pour nous dire qu’on va faire une heure de culture physique tous les matins. »

Klauss sort de sa poche un paquet de troupe fripé, allume une cigarette et poursuit :

« Distance entre les trois hommes, cent cinquante mètres. L’homme de tête change après avoir parcouru un kilomètre. Tous les dix pas, il balance un coup de masse sur la voie. »

Les six légionnaires comprennent brusquement.

« C’est dégueulasse, lance Bianchini. Ce n’est plus la guerre, c’est la roulette russe.

Ce sont les ordres, tranche Klauss. Nous sommes tous  logés à la même enseigne. En plus, depuis notre arrivée notre secteur est calme.

Pensez que ce soir dans d’autres postes nous avons des copains qui ont vu sauter le train plusieurs fois et qui demain matin vont entreprendre le même boulot que nous. »

Lefèvre à son tour prend la parole.

« D’après ce qu’on dit, le train saute tous les jours à un endroit ou à un autre. Ce qui signifie qu’à partir de demain, l’un d’entre nous au moins sera rayé des effectifs. »

Ruhmkorft interrompt :

« Entre Hanoï et Haïphong, nous allons être environ cent vingt à cogner sur les rails, c’est-à-dire que dans cinq mois il ne restera plus personne.

Ce ne sont pas les hommes qui manquent. On comblera les vides », répond Klauss.

Ruhmkorft reprend :

« C’est pas possible, c’est vraiment trop dégueulasse. On pourrait au moins obliger les partisans à prendre les mêmes risques que nous. Ça augmenterait nos chances. »

KIauss hausse les épaules.

« Ils déserteraient séance tenante. Ils iraient en face poser les pièges avec les autres. Non, ce n’est pas nous qui trouverons la solution. Il n’y a qu’à exécuter et subir.

C’est à voir : on ne peut pas pousser des wagonnets ?

Pas assez lourd d’après les techniciens, et dans les montées… Et puis merde. Vous êtes des hommes, non ?

Justement ! lance Benoit. C’est pas un travail d’homme. »

Klauss est à bout d’arguments. Il est du même avis que ses compagnons. Il conclut :

« Maintenant, vos gueules ! Vous pensez trop. Rassemblement demain à six heures. Un F. M. par groupe. Bonne nuit. »

L’aube du 4 février est terne.

Ruhmkorft a été désigné pour rester au poste. Les six autres dévalent en silence le sentier sablonneux qui descend jusqu’à la voie. Deux d’entre eux portent sur l’épaule un lourd marteau à long manche. Arrivés sur la voie ils font une pause. Klauss croit bon d’expliquer.

« Les coups de masse risquent de faire péter une mine loin en avant : même en cas d’explosion, l’homme de tête n’est pas sacrifié à coup sûr. »

Il ne convainc personne.

Benoit s’empare de la masse et dit :

« Ne vous fatiguez pas, chef ! On a compris… »

Il sort de sa poche son portefeuille et se débarrasse de sa montre et de sa chevalière. Il remet le tout au sergent (il sera le seul à adopter cette attitude).

Puis il part en direction de l’est, d’un pas lent. Au bout d’une centaine de mètres il s’arrête et, dans un geste large, il frappe la voie d’un coup puissant.

Il reprend sa marche et compte dix pas, puis il frappe de nouveau.

Klauss et Kalish se mettent à leur tour en route à cent cinquante mètres l’un de l’autre.

En sens inverse, sa lourde masse à la main, Vinkel est parti en tête, bientôt suivi par Lefèvre et Bianchini.

Il est aussi pénible pour Klauss et Kalish de marcher à l’arrière que d’être en tête. Ils ne peuvent chasser de leur esprit l’idée qu’à tout instant le camarade qui les précède risque d’être déchiqueté sous leurs yeux.

Ils ont conscience également de la cible qu’ils offrent à un tireur caché dans la forêt qui les domine sur la gauche. (Pourtant durant les deux mois « pendant lesquels ces opérations furent répétées chaque jour, les légionnaires ne subirent aucune attaque directe.

L’explication la plus probable est que l’ennemi cherchait à entamer le moral de cette troupe dont l’attitude le déroutait.

Les viets ne voulaient pas donner aux légionnaires l’occasion de combattre même désespérément.)

Au bout d’une demi-heure, Klauss hurle :

« Arrête, on te rejoint ! »

Benoit lâche la masse et s’assoit sur le rail. Il est baigné de sueur. Il s’éponge le visage à l’aide de ses manches retroussées. Lorsque le sergent arrive à sa hauteur, il dit simplement :

« Quelle vacherie ! »

Klauss prend la masse.

Il est obligé d’en essuyer le manche rendu glissant par la transpiration de Benoit.

Puis à son tour il entreprend la sale besogne. Il parcourt un kilomètre de cette marche à tête. Tandis que c’est le tour de Kalish, les coups portés par la patrouille du P. K. 30 deviennent de plus en plus perceptibles ; puis son légionnaire de tête apparaît dans une courbe, les hommes forcent la cadence et bientôt la jonction s’établit.

Les légionnaires cassent la croûte et se détendent un peu.

C’est un caporal-chef qui a conduit les quatre hommes du P. K. 30 (ce poste est un peu plus important, douze légionnaires l’occupent).

Au bout d’une demi-heure, chaque groupe reprend la direction de son poste.

Le 4 février 1947, le train peut passer entre Laïké et Pham-Xa, la voie n’est pas piégée.

Au cours de cette première journée aucun incident ne fut à déplorer. La voie n’était pas minée entre Haïphong et Hanoï, mais il avait fallu qu’une centaine d’hommes passent par un supplice angoissant pour s’en assurer.

Trois jours plus tard un légionnaire espagnol, Antonio Ortez, inaugurera la liste des sacrifiés de la mission de la peur.

Au kilomètre 50, à partir d’Hanoï, à proximité du village de Cao-Xa, il sera déchiqueté en provoquant l’explosion d’une mine sous les yeux de ses compagnons qui ne furent miraculeusement pas atteints.

Naïvement les hommes avaient commencé à prendre espoir. Hélas !

Jusqu’au 2 avril, date à laquelle le haut commandement mit fin à ces « ouvertures de voies », 42 légionnaires trouveront la mort et six seront estropiés à vie.

Profitant de la régularité des sorties et du parcours des légionnaires, les viets avaient fait de ce secteur un véritable champ d’expérimentation, pour éprouver l’efficacité de leurs engins explosifs et de leurs pièges.

Ruhmkorft, du groupe Klauss, perdit la jambe gauche dans des conditions atroces : le piège dont il fut la victime et qui faisait son apparition devait continuer à faire des ravages des années durant.

Il était composé d’une balle de fusil et d’un petit clou destiné à faire percussion. L’engin était soigneusement enterré à ras du sol. La pression du pied marchant sur la pointe de la balle suffisait à déclencher l’explosion.

Ruhmkorft reçut la balle qui pénétra par la plante du pied, traversa la jambe dans le sens de la hauteur et ressortit par le genou qu’elle fit éclater.

Il ne dut la vie qu’à la présence d’esprit de Klauss qui décida de l’amputer sur-le-champ avec des moyens de fortune.

Les légionnaires eux aussi firent preuve d’ingéniosité pour tenter de déjouer les ruses de l’ennemi.

Ils décidèrent notamment de répandre de la chaux le long de la voie, afin que le moindre pas laisse une empreinte.

Ce système se montra efficace plusieurs jours, mais de nombreux soldats eurent les yeux brûlés par la réverbération et durent être hospitalisés.

La chaux fut alors teinte en bleu et en rouge.

Trois semaines passèrent, mais les viets s’étant miraculeusement procuré le même produit parvinrent à couvrir leurs traces après les sabotages.

Enfin le contrordre arriva. Il était aussi inattendu que l’ordre.

Les légionnaires retournèrent à leurs compagnies d’origine, laissant à d’importants effectifs de la Coloniale arrivés du sud le soin d’assurer la sécurité de la voie.

  La reconquête du Tonkin battait alors son plein.  

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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeJeu 12 Mar 2015 - 19:53

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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeJeu 12 Mar 2015 - 22:20

Merci Nat pour ce beau complément Par le "Sang Versé" 926774

J'ai encore 160 pages a mettre en ligne

Mais quelles belles pages de notre "Légion"

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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeJeu 12 Mar 2015 - 22:36

oui très bon livre
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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeJeu 12 Mar 2015 - 22:57

Oui , je dirai même "excellent"

J'ai hâte d'arriver au passage du Lieutenant Mattei , a la poursuite de Hô Chi Minh

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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeMar 31 Mar 2015 - 6:45

J'attend la suite avec impatiente, surtout que la mise en page est attrayante Par le "Sang Versé" 926774 Par le "Sang Versé" 926774
Merci pour cette longue écriture !!
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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeVen 3 Avr 2015 - 19:43

"6"

LE 2 janvier 1947 à dix-huit heures trente, la 4°compagnie du 3e Étranger est mise en état d’alerte à Haïphong.

Elle doit se tenir prête à participer à une opération lointaine, périlleuse.

Le 3 janvier à huit heures trente, les commandants d’unités sont réunis au P. C. du lieutenant-colonel Stroeber.

Ils apprennent que le lendemain se déclenchera l’opération « Dédale », destinée à délivrer et à évacuer la garnison française encerclée à Nam-Dinh.

L’opération sera montée en liaison avec les parachutistes, la marine, l’aviation, les
coloniaux, les chars et les sapeurs. La première mission qui incombera à cet énorme rassemblement de forces, sera l’embarquement des nombreux civils et blessés qui,
depuis près de deux semaines, sont coupés du reste du monde.

Nam-Dinh est un important centre industriel qui compte 40 000 habitants. Située sur la rive est du fleuve Rouge, la ville tonkinoise se trouve à une bonne centaine de
kilomètres au sud d’Hanoï et à 150 kilomètres au sud-est d’Haïphong. Jusqu’à l’attaque-surprise du 19 décembre 1946, la presque totalité d’un régiment de la Coloniale (2 000 hommes environ) y cohabitait, tant bien que mal, avec une armée régulière Viet-minh dont l’effectif était beaucoup plus important.

Malgré la violence de l’agression viet, les soldats de la Coloniale avaient réussi à implanter des points de résistance qui, depuis une quinzaine de jours, refusaient de
se rendre. Ils protégeaient ainsi les civils échappés du massacre.

Le lieutenant-colonel Stroeber expose les grandes lignes du plan de secours : une véritable armada formée d’unités légères de débarquement de la marine (L. C. M. et L. C. T. )embarquera la troupe à Hanoï et à Haï-Duong.

Les uns descendront le fleuve Rouge, les autres rejoindront à Vu- Dien, empruntant un affluent, et c’est une armée qui débarquera au bac de Thu-Tri au nord-ouest de la ville à
investir.

Militairement la mission s’explique et s’annonce bien.

Néanmoins pour les officiers réunis, un point reste obscur.

Le lieutenant de vaisseau François chargé de commander le débarquement pose le premier la question qui les intrigue tous.

« Mon colonel, je m’étonne de constater que nous allons abandonner une ville de l’importance stratégique de Nam- Dinh.

– Un plan est à l’étude à ce sujet, répond sèchement Stroeber. Ayez l’obligeance de vous contenter de mener à bien la mission dont on vous charge. »

En l’absence de Mattei, toujours hospitalisé à Saigon, c’est le lieutenant Mulsant qui commande la 4’compagnie de légionnaires. Il interroge à son tour l’officier supérieur :

« Mon colonel, je comprends mal pourquoi une seule compagnie de la Légion a été désignée pour participer à l’opération alors que plusieurs bataillons sont disponibles à
Haïphong. »

Stroeber hésite un instant, puis répond :

« C’est simple. Votre compagnie restera à Nam-Dinh. »

Mulsant reçoit l’ordre sans broncher. Derrière lui, le lieutenant de Franclieu qui commande la section de pionniers de la 4e lui murmure à l’oreille :

« Ça fait cinq bonnes minutes que je prévoyais le coup. »

Mulsant reprend :

« Mon colonel, si je comprends bien, les 95 hommes qui forment ma compagnie vont être chargés d’une mission qui s’est révélée impossible à un effectif vingt fois supérieur ?

– Pas exactement, rétorque Stroeber. Une compagnie de la Coloniale est installée dans la banque d’Indochine qu’elle a transformée en bastion. Elle doit y demeurer, tandis que vous aurez pour mission de tenir la Cotonnière, à proximité du point de débarquement. Votre effectif ne sera donc que de dix fois inférieur à celui qui résiste en ce moment… »

Le 4 janvier, les légionnaires quittent Haïphong pour Haï-Duong.

Plus de 2 000 hommes parcourent en camions la distance qui sépare les deux villes.

La 4°compagnie passe la nuit à la belle étoile sur la rive du fleuve, à une centaine de mètres du point d’embarquement.

Vers quatre heures du matin, les sentinelles aperçoivent les premiers L. C. T. qui s’approchent doucement, déchirant la surface lisse de l’eau grise. Les légers bruits
de l’aube sont couverts par le souffle régulier des diesels dont les échos vont se perdre dans les profondeurs de la jungle.

Frissonnant dans l’humidité du matin, les hommes se rasent et se lavent, quelques-uns plongent dans la rivière.

Le froid leur semble un luxe qu’ils avaient oublié.

Le lieutenant de vaisseau François a repéré le campdes légionnaires, l’accès en est facile pour les gros crabes. Il échoue l’avant de deux L. C. T. dont les panneaux
de protection se rabattent sur la rive.

L’officier de marine rejoint les lieutenants Mulsant et Franclieu.

« Nous allons embarquer vos hommes sur place, déclare-t-il. Ces deux L. C. T. leur sont destinés. Inutile d’aller piétiner sur l’embarcadère. D’autre part j’ai pensé que du café chaud ne leur ferait pas de mal. Envoyez-les à bord, par petits groupes, on les servira. »

Une demi-heure plus tard, les deux L. C. T. des légionnaires prennent la tête du convoi.

Les hommes sont déçus : vingt-quatre heures à bord d’un L. C. T. n’a rien d’une promenade sur un bateau-mouche ! Les légionnaires sont parqués dans le fond des navires légers. Ils ne peuvent apercevoir que le ciel et ils savent que lorsque les panneaux se baisseront, ils auront autre chose à faire qu’à admirer le paysage.

Vers dix heures du matin, le convoi atteint l’embouchure du fleuve Rouge. Le long chapelet d’embarcations arrivant d’Hanoï se joint à eux et la lente progression se poursuit. À midi le convoi est survolé par une vingtaine de Dakotas qui vont larguer deux compagnies de parachutistes sur Nam- Dinh.

Le 6 janvier, à trois heures trente du matin, l’armada se présente à l’embouchure du canal qui conduit à Nam-Dinh, le voyage s’est passé sans incidents.

Le L. C. T. de commandement navigue à trois cents mètres en tête. Les autres se suivent à une distance sensiblement plus faible.

Le lieutenant Mulsant et une cinquantaine de ses hommes sont passagers de l’embarcation d’ouverture.

Quatre marins servent les pièces d’artillerie.

Le lieutenant de vaisseau François se tient à l’arrière, debout auprès de
l’homme de barre ; il est occupé à diriger la manœuvre rendue plus délicate par une forte brume.

Le brusque déclenchement d’un feu d’enfer auquel personne ne s’attendait crée un instant de surprise totale.

Les obus de mortier pleuvent autour des embarcations.

Par chance la brume protège le convoi du tir ennemi.

À leur tour, les 75 de marine ripostent, tirant à l’aveuglette, ne réussissant pas à faire faiblir l’intensité du feu viet.

Soudain, le troisième L. C. T. est touché de plein fouet par un obus de mortier et donne de la bande ; son commandant le dirige vers la rive qu’il parvient à atteindre.

Le lieutenant de vaisseau François continue, toujours debout, à donner ses ordres. Au premier coup de mortier, il a seulement rabattu la jugulaire de sa casquette sous son
menton, puis, avec un geste théâtral, il a fixé une cigarette sur son long fume-cigarette d’ambre. Handicapé par sa haute taille, François est le seul à ne pas pouvoir se
protéger.

Le lieutenant Mulsant rejoint à l’arrière le lieutenant de vaisseau qui lui déclare :

« Je pense que nous devons tenter de débarquer nous aussi, sinon les survivants du L. C. T. qui vient de s’échouer vont se faire massacrer.

– À vos ordres », répond Mulsant.

Et il hurle pour se faire entendre :

« Compagnie, prêts à débarquer ! Section de mortiers en tête ! Ouverture du feu dès que possible ! »

Les hommes se redressent, passent les sangles de leurs sacs sur leurs épaules, vérifient leurs armes, crachent leurs mégots, arment leurs fusils, préparent leurs grenades.
Le L. C. T. est sur le point d’atteindre la rive quand le lieutenant de vaisseau François est atteint d’une balle en plein coeur. Il bascule en avant et s’effondre en contrebas
sur les légionnaires. Mulsant se penche sur l’officier de marine, puis consulte sa montre et se tourne vers le radio.

« Transmettez : le lieutenant de vaisseau François tué par balle à 3 h 52. Le lieutenant de vaisseau Gallet prend le commandement. »

Mulsant cherche en vain de quoi recouvrir le corps de l’officier, mais le temps presse et il se contente de rabattre la casquette du marin sur son visage.

Une secousse apprend aux légionnaires que le L. C. T. vient de prendre contact avec la rive. Le panneau mobile se baisse lentement, ne laissant apparaître qu’une épaisse brume. Aussitôt, les mortiers disposés à l’avant font entendre leur sourd tapage ; les projectiles déchirent un instant la crasse opaque qui se reforme, instantanément, dense et inquiétante.

Le lieutenant Mulsant crie :

« Débarquement ! On établit une tête de pont à cinquante mètres ! Tirez devant vous ! En avant ! »

Les hommes se ruent en aveugles, trébuchant sur les moindres obstacles. Seuls les premiers sortis tirent, les autres craignent de se blesser entre eux. Heureusement le
tir de l’ennemi est aussi confus que le leur, et les légionnaires parviennent à s’installer, cherchant à tâtons des abris de fortune.

Derrière un aréquier, Mulsant évalue les forces qui lui sont opposées. Il pense que les viets sont en train de les bluffer magistralement. Ils ne doivent pas avoir plus de trois
armes automatiques et quelques fusils. Mais leur canon de 75, admirablement servi, risque à lui seul d’anéantir la compagnie dès qu’elle sera repérée. Pour l’instant, les
coups continuent à tomber sur le fleuve autour des embarcations.

En quête d’instructions, le sergent-chef Maniquct a rejoint Mulsant.

« Mon lieutenant, le canon il faudrait faire quelque
chose ?

– Vas-y avec une section.

– Si vous êtes d’accord, j’y vais avec un seul rombier. Ça passe ou ça passe pas.

– D’accord. Fais pour le mieux. »

Maniquet s’éloigne. Derrière les légionnaires tapis tous les trois ou quatre mètres, il siffle brièvement les quatre premières notes de la 5e Symphonie de Beethoven qui
composent l’indicatif musical de sa section. Au bout d’un instant, le même sifflement lui répond et reprend toutes les dix secondes, le guidant par l’oreille jusqu’à ses hommes.

Lorsqu’il atteint ses légionnaires, il lance brièvement :

« Schmidt est là ?

– Ici, chef, répond l’Alsacien.

– Tu me suis, on va au cinéma. » (On ignore l’origine de cette expression qui désigne, dans la Légion, les coups durs.)

Les deux hommes s’éloignent en sautillant, ils tentent de s’orienter d’abord d’après le son des percussions, puis ils aperçoivent à travers le brouillard la lueur qui suit chaque
détonation. Entre chaque coup, ils bondissent en avant. Au bout d’une demi-heure de progression, ils arrivent à circonscrire l’emplacement de tir. Il se trouve dans une
clairière.

Le 75 est servi par trois soldats viets ; les légionnaires les distinguent parfaitement car ils emploient une lampe électrique pour armer la pièce et rectifier leur tir.

« C’est du nougat, murmure Schmidt.

– Ça en a l’air, mais les autres ne doivent pas être loin.

Je prends le type à la lampe, tu prends les deux autres. »

Avec la précision des fusils Enfield, il leur est impossible de manquer leur cible à cette distance. Les trois viets s’écoulent presque ensemble et Maniquet s’élance. Il dégoupille deux grenades qu’il dispose à deux points précis du canon.

Leur explosion va enrayer tous les câbles de commandes de la pièce d’artillerie.

Maniquet se précipite à l’abri d’un talus qu’il a repéré. Les grenades explosent, détruisant le 75 viet, et le sergent se relève quand un obus de mortier éclate à quelques mètres de lui
(selon toute vraisemblance il a été, hélas ! tiré par la Coloniale qui ignorait la mission des deux légionnaires).

Maniquet est atteint d’un éclat en plein ventre. Il tombe à genoux, portant instinctivement ses mains sur la blessure ouverte, puis il roule sur le côté les jambes repliées en l’air.
Son corps est secoué de soubresauts et sa tête dodeline mollement.

Contre toute prudence, Schmidt s’est précipité à découvert. Il tire le sergent à l’abri dans la forêt, il l’a saisiaux aisselles et fait glisser le corps sur la terre. Maniquet se tient toujours le ventre et conserve les genoux à hauteur du menton. Lorsque Schmidt se sent en sécurité, il tente d’évaluer la gravité de la blessure. Maniquet a conservé toute sa lucidité. Il marmonne :

« Oh ! Putain, ça brûle ! Oh ! Putain, ça brûle… »

Le blessé veut voir. Il écarte ses mains et les deux hommes horrifiés s’aperçoivent que ses tripes sont à l’air, prêtes à se répandre.

En un éclair, Schmidt revoit la campagne de Narvick.

Le même cas. Un capitaine atteint d’un éclat au ventre. Le même spectacle écoeurant. Les tripes. Schmidt revoit l’infirmier, sa décision instantanée, ses gestes précis. Il avait bourré le ventre d’énormes paquets d’ouate. Il avait sanglé la blessure obstruée avec des ceinturons et on avait évacué l’officier.

Schmidt hésite un instant ; évidemment il n’a pas d’ouate, mais il est impensable, dans son état, de faire parcourir un mètre de plus au blessé. D’autre part, rester sur place serait un véritable suicide : les viets peuvent arriver d’une minute à l’autre. Lorsque Schmidt
prend sa décision, il ignore s’il va tuer son compagnon ou le sauver, mais il est arrivé à cette terrible conclusion en quelques secondes : il n’y a rien d’autre à tenter.

Schmidt enlève sa chemise, elle est imprégnée de sueur et de boue, des brins de tabac sont restés collés aux poches, c’est une véritable puanteur.

Néanmoins Schmidt en fait un gros tampon qu’il bourre dans le ventre du
sergent. Puis il enlève sa ceinture et celle de son compagnon, et sangle l’invraisemblable pansement. Il peut alors charger tant bien que mal le blessé sur son dos et repartir vers la compagnie dans l’aube naissante.

Stimulé dans son effort par le souffle chaud et les gémissements de Maniquet dont les lèvres frôlent le lobe de son oreille, Schmidt ne pense pas aux viets qui peuvent
venir de partout. Il marche, sans précaution, poussé par une seule idée : ramener le sergent.

Il parcourt le petit kilomètre qui le sépare des rives du fleuve, plus rapidement qu’à l’aller. Il distingue les formes, il voit à peu près où il met les pieds. Quand il sent qu’il est proche du but, il se met à siffler l’indicatif de sa section. Trois mots échangés le font reconnaître, trois hommes se précipitent à son secours.

Les légionnaires ont fortifié leurs positions ; derrière leur ligne de défense ils peuvent circuler. Du reste, depuis la neutralisation de leur canon les viets ne se sont plus
manifestés.

Le lieutenant Mulsant s’est porté aux côtés du blessé, il sursaute quand il s’aperçoit de la nature du pansement confectionné par Schmidt.

« Je ne sais pas si j’ai bien fait, bredouille le légionnaire, mais je ne vois pas ce que j’aurais pu faire d’autre. Il est là et il est vivant…

– J’aurais fais comme toi. », répond Mulsant qui se demande s’il en aurait eu l’idée.

Un médecin de la Coloniale intervient et opère Maniquet sur place. Depuis l’instant où il a été atteint par l’éclat, le sergent n’a pas perdu connaissance. On le larde de
piqûres de morphine et de pénicilline, il sera évacué parmi les premiers.

Moins de cinq mois plus tard, Maniquet rejoindra le bataillon frais comme une rose, après avoir été cité à l’ordre de l’armée en compagnie de Schmidt.

Vers huit heures trente, la brume se dissipe et les légionnaires font le point de la situation : ils se trouvent juste en face de l’endroit où ils devraient être, à une centaine de mètres tout au plus. Seulement ils sont de l'autre côté du canal. Ils distinguent nettement, sur la rive opposée, l’appontement de la Cotonnière qui est leur objectif et ils constatent amèrement qu’il n’y a aucune trace des parachutistes qui devraient l’occuper.

Pour eux non plus, cela n’a pas dû être facile.

Le plan était pourtant net et précis : les parachutistes devaient se rendre maîtres de la Cotonnière et de son appontement. La 4e compagnie de Légion devait débarquer en premier et renforcer la tête de pont pour permettre le débarquement et le rembarquement de l’ensemble de la garnison. On n’avait oublié que la brume.

Et à l’heure où devrait commencer l’évacuation des civils, plus de 2 000 hommes se trouvent massés sur la rive opposée du canal et les parachutistes sont perdus au milieu des troupes viets…

Mulsant, Gallet et de Franclieu ne peuvent que constater les faits. Ils se demandent comment traverser le canal .Ils se demandent comment traverser le canal jusqu’à l’appontement. La réponse leur est rapidement dictée par un feu d’armes automatiques qui se déclenche sur eux depuis la Cotonnière.

Les viets y sont retranchés, bien à l’abri et solidement armés.

Mulsant et de Franclieu ont compris qu’il n’y a qu’une solution et qu’elle est tragique. La Cotonnière ne peut-être investie que par le fleuve. Or un seul L. C. T. peut tenter
d’apponter devant ses bâtiments. Les premiers hommes débarqués auront environ vingt-cinq mètres à parcourir à découvert. Et il n’est pas question de faire précéder le
débarquement par un tir d’artillerie, les locaux de la Cotonnière étant destinés à servir de camp retranché à la 4-compagnie.

Mulsant questionne le lieutenant de vaisseau Gallet.

« Combien d’hommes peut-on entasser à bord d’un seul L. C. T. pour parcourir la largeur du canal ?

– Sans danger, le double de la capacité prévue, c’est-à dire une centaine. Ils seront serrés comme des sardines, mais le bateau peut les supporter aisément.

– Bon, ça résout tous les problèmes. La 4e compagnie à bord ! Prête à débarquer sur l’appontement dans un quart d’heure ! »

De Franclieu fait remarquer :

« Ça va être une vraie séance de tir aux pigeons en face.

– Tu as mieux à proposer ? » interroge amèrement Mulsant.

Tous les légionnaires de la 4 e sont des soldats chevronnés qui ont l’habitude des coups durs, des actions désespérées, des balles qui sifflent, des obus qui éclatent, mais le genre d’opération qu’ils vont tenter dans quelques instants crée néanmoins un malaise parmi eux.

Une évidence mathématique les rebute : ils savent qu’un nombre certain d’entre eux sera mort dans un quart d’heure.


Et tout en plaisantant, en échangeant des cigarettes ou du chewing-gum, tous luttent contre une obsédante pensée : Lesquels d’entre nous ? Toi ? Moi ? Celui qui est parti pisser ? Celui qui fume allongé sur le dos les yeux au ciel ?…

Les hommes s’entassent à bord du L. C. T. Ils sont quatre-vingt-seize. Le tir ennemi se déclenche, inefficace sur l’embarcation blindée, puis c’est une fois encore le panneau mobile qui s’abaisse. Devant eux, les légionnaires voient le long parcours de bois grossier que les balles viets écorchent, faisant voltiger de petits fragments.

Le tireur au F. M., Steck, sort le premier ; il est frappé aussitôt de plusieurs balles en pleine poitrine, mais il trouve la force de s’allonger derrière son fusil mitrailleur et
d’ouvrir le feu, protégeant ainsi la course de quatre lanceurs de grenades qui s’élancent. Ils font six enjambées et se laissent tomber en avant, amortissant leur chute du bras gauche tandis que du droit ils projettent leurs grenades dans un vif mouvement rotatif.

Derrière eux, comme un ballet bien réglé, l’attaque s’organise tandis que Steck, crispé sur son fusil mitrailleur devenu muet, agonise lentement, se vidant de son sang qui ruisselle jusqu’au fleuve à travers le bois mal joint.

À neuf heures quarante, les premiers retranchements viets tombent aux mains des légionnaires.

La violence des combats est indescriptible ; les hommes se battent souvent à l’arme blanche. Derrière, la Coloniale débarque en renfort des L. C. T. suivants.

Constatant qu’ils sont impuissants à enrayer le flux grossissant des soldats français, les viets battent brusquement en retraite, laissant la 4e compagnie maîtresse de son objectif.
Aussitôt, sans qu’il soit nécessaire de leur donner des ordres, les hommes de la 4ecompagnie organisent leur défense. Ils ont, jusqu’à l’automatisme, l’habitude de
l’opération.

À dix heures cinq, le capitaine Ducasse commandant les parachutistes parvient à établir une liaison.

Eux aussi ont eu des ennuis. Les pertes subies à l’atterrissage et une
légère erreur de largage ont contraint à un mouvement imprévu ; les paras ont été mis dans l’impossibilité d’attaquer la Cotonnière à rebours.

Pourtant, à l’heure actuelle, ils contrôlent le boulevard Paul-Bert qui conduit à l’avenue Francis-Garnier où se trouve la banque d’Indochine tenue par les coloniaux.

À dix heures quinze, c’est le chef de bataillon d’Aboval qui arrive à son tour à la tête d’une section.

Il commande l’ensemble de la garnison à évacuer, et fait brièvement le point de la
situation :

« Si nous faisons très vite, nous avons une chance d’embarquer tout le monde sans subir de nouvelles attaques. Les viets sont sûrement impressionnés par ce déploiement de forces. Mais lorsqu’ils comprendront qu’on déménage, ils risquent d’ouvrir le feu sur les attardés. Ils sont partout, dans chaque maison, dans chaque cave, sur tous les toits, par petits groupes armés jusqu’aux dents. Il faudrait des semaines, peut-être des mois, à un régiment
pour les déloger ou les anéantir.

– Avant toute chose, répond Mulsant, nous devons établir une liaison avec la compagnie de la Coloniale qui tient la banque d’Indochine.

– Dans ce cas, fait remarquer d’Aboval, il faut ouvrir le boulevard Francis-Garnier sur les cent cinquante mètres qui séparent l’angle du boulevard Paul-Bert de la banque. »

Une section de six légionnaires va se livrer alors à une éclatante démonstration de combats de rues.

Ils vont ouvrir et occuper tous les rez-de-chaussée de l’avenue Francis-Garnier, exactement comme s’il s’agissait d’une manœuvre cent fois répétée et comme s’ils ne couraient aucun danger.

Deux fusils mitrailleurs sont mis en batterie, l’un sur le trottoir de droite, l’autre sur le trottoir de gauche. Ils ouvrent le feu simultanément dans les fenêtres sans volets, situées
respectivement de l’autre côté de l’avenue. Vitres, montants, poignées volent en éclats.

Alors, de chaque côté, à l’instant même où les armes automatiques cessent le feu, deux légionnaires bondissent et jettent chacun une grenade à l’intérieur. Plaqués contre le mur, ils attendent l’explosion, puis, avec une souplesse de félin, ils sautent à l’intérieur, tirent une rafale de mitraillette circulaire, ressortent et font un geste vers l’arrière pour signaler que le rez-de-chaussée est ouvert.

Les deux tireurs de fusils mitrailleurs ont avancé de quelques mètres et de nouveau
ouvrent le feu sur les deux fenêtres suivantes, les lanceurs de grenades répètent les mêmes gestes et la progression se poursuit lentement.

Dans deux des rez-de-chaussée, des soldats viets sont parvenus à fuir dans les étages ; dans un troisième, un groupe de quatre combattants a été massacré. Toutes les autres pièces investies étaient vides. Au fur et à mesure de la progression la compagnie occupe les pièces, assurant ainsi le passage sur l’avenue, et à onze heures le sergent-chef
Osling établit la liaison avec le sous-lieutenant Colin commandant la compagnie de la Coloniale qui occupe la banque.

Les légionnaires sont amusés par le décor.

Certains guichets sont intacts. À part les sacs de sable qui protègent toutes les ouvertures, le grand hall est net et proprement entretenu, les inscriptions classiques sont
demeurées : « Caisse », « Titres », etc.

Derrière la caisse, un gros coffre-fort clos attire l’attention de deux légionnaires qui s’en approchent contemplatifs. Le lieutenant Colin leur enlève leurs illusions :

« Ne vous fatiguez pas à évaluer la charge de plastic nécessaire, prenez plutôt la clef. »

Étonné, l’un des légionnaires se saisit de la clef que lui tend l’officier, l’introduit dans la serrure et fait pivoter la lourde porte.

Le coffre est rempli de rations « Pacific ».

Le légionnaire referme, rend la clef et se retourne écœuré.

Osling et Colin s’installent dans le bureau directorial.

Le sergent-chef explique au lieutenant que la Légion a pour mission de tenir la Cotonnière. Colin sait déjà que sa compagnie conserve ses positions. Outre la banque, les Coloniaux sont maîtres des deux immeubles contigus, dont l’un fait angle avec une rue perpendiculaire. Ils ont suffisamment de provisions et de munitions pour soutenir
un long siège.

Osling règle ensuite avec le lieutenant les détails concernant leur liaison radio, puis ils conviennent que, chaque jour, une patrouille tentera d’effectuer un va-et vient
entre les deux camps retranchés. Sur l’échiquier du siège, les pions sont en place.

L’évacuation des civils se poursuit toute la nuit sans qu’un coup de feu soit tiré.

Le commandant d’Aboval ne s’était pas trompé. Les viets n’ont aucun intérêt à engager
le combat tant qu’on ne cherche pas à les déloger de leurs positions. Ils ignorent évidemment que deux postes français vont demeurer et ils doivent penser que dans
quelques heures ils seront maîtres absolus de la ville.

Ils imaginent qu’ils sont en train de remporter une victoire sans courir le moindre risque de pertes supplémentaires.

Civils et blessés sont entassés dans les embarcations qui ont établi une navette et se succèdent à l’appontement de la Cotonnière. Sur l’appontement et dans la cour
centrale de la manufacture, des familles entières attendent leur tour, conservant sur leurs visages anxieux les marques de la peur. Aucune panique, aucune nervosité chez ces
gens qui obéissent avec une confiance aveugle à ceux qui viennent de se battre pour les délivrer.

À l’aube du 7 janvier, le dernier L. C. T. quitte Nam-Dinh sans encombre.

Les légionnaires n’ont pas dormi depuis quarante-huit heures et ce sont des hommes harassés, sales, épuisés, qui se retrouvent coupés du reste du monde, encerclés par un ennemi plus de dix fois supérieur en nombre.  

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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeVen 3 Avr 2015 - 21:51

Super mon JP , quel histoire de la Légion que celle-ci!! Par le "Sang Versé" 926774 Par le "Sang Versé" 926774 Par le "Sang Versé" 926774 Par le "Sang Versé" 926774 Par le "Sang Versé" 926774
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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeDim 5 Avr 2015 - 19:05

"7"

Le premier soin des légionnaires assiégés fut d’enterrer leurs morts.

Devant la compagnie rassemblée le sergent chef Osling lut à haute voix le bilan des pertes :

« Tués : sergents Boer et Monnier, caporal-chef Buckowski , légionnaires Napiera , Steck ,
Volinsky , Chassagne et Bruges.

« Blessés graves : sergents Caussade et Vaffel.

« Blessés légers : sous-lieutenant Landel, légionnaires Inbach et Cinoli.

« Évacués : sergents-chefs Ponticaccia et Maniquet, caporal Boulinguez , légionnaires
Broesse , Hisler, Wolff, Swinzikowki , Heler et Rabke. »

Huit tombes sont creusées dans un cimetière improvisé, près du bord du canal. Une section présente les armes.

Un clairon sonne Aux Morts, Osling prononce quelques mots conventionnels, émouvants.

La vie du sergent-chef Karl Osling mérite d’être contée.

Fils unique d’un médecin militaire et d’une doctoresse, tous deux Allemands, il est né à Stuttgart en 1910. Cinq ans plus tard, son père est tué au front.

Dès la fin de la Grande Guerre, la doctoresse Osling épouse un chirurgien français et c’est en France que le petit Karl poursuit ses études. En 1929 il entre à la faculté de médecine de Paris, et, peu après, âgé seulement de vingt ans, il épouse une camarade de la faculté, Françoise Simond, fille d’un dentiste israélite.

De cette union naît un an plus tard un fils, Pierre Osling. Mais Karl Osling n’a jamais renoncé à sa nationalité allemande, et, tout en poursuivant ses études en France, il se passionne pour l’avènement du nazisme.

En 1932, sa mère meurt de tuberculose.

Son mari beaucoup plus âgé ne lui survit que de quelques mois. Le docteur Simond
subvient alors aux besoins de son gendre et de sa fille pour leur permettre de poursuivre leurs études.

Les jeunes Osling et le petit Pierre cohabitent avec le dentiste israélite dans un appartement du boulevard Voltaire. En 1936, Karl obtient son diplôme de docteur en
médecine, mais la situation est devenue intolérable dans son ménage ; Karl et Françoise divorcent.

Pendant que le petit Pierre, âgé de cinq ans, est laissé à la garde de sa mère, Karl Osling gagne l’Allemagne où il devient rapidement médecin militaire dans l’armée allemande.

Durant toute la guerre une crise de conscience torturera le docteur Osling.

Il est sans nouvelles du dentiste juif qui paya ses études, de son ex-femme juive et de son
fils demi-juif qu’il cherchera discrètement, en vain, pendant l’occupation.

Au début 1944, en Toscane, le capitaine-médecin Osling n’en peut plus. Il déserte et parvient à se faire incorporer dans les rangs de la 13e Demi-Brigade de Légion étrangère qui a besoin d’infirmiers et d’interprètes.

Il débarque avec la Légion dans le Midi de la France et obtient ses galons de sous-officier et plusieurs citations.

Quelques semaines avant son départ pour l’Indochine, au cours d’une permission, Karl Osling cherche encore à obtenir des nouvelles de son fils.

Il se rend au cabinet dentaire du boulevard Voltaire.

Avec stupéfaction il trouve son ex-femme, son ex-beau-père et son fils qui est alors âgé de quatorze ans. Françoise Simond s’était remariée juste avant la guerre.

Son mari est parvenu à cacher les Simond et le petit Pierre Osling pendant l’occupation.

Tous croyaient Karl mort et ne s’en souciaient guère.

Le vieux dentiste juif insulte son ex-gendre, le chasse devant son fils.

Le légionnaire reprend la route de Marseille pour rejoindre sa nouvelle affectation au 3eÉtranger.

Depuis, chaque semaine, il écrit à son fils sans jamais recevoir de réponse et ne vit que dans l’espoir de pouvoir le revoir un jour.

Karl Osling est aujourd’hui âgé de trente-sept ans.

Il est bâti tout en longueur et il serait probablement maigre s’il n’entretenait pas sa musculature avec une conscience méticuleuse.

Ses cheveux coupés ras sont blancs comme la neige depuis des années, et seule, une longue cicatrice sur la joue gauche dépare son visage régulier.

La vivacité de ses yeux gris contraste avec l’éternelle mélancolie qui enveloppe ses traits.

Vers quatorze heures, Osling se dirige à grands pas vers le poste Jung installé dans la centrale électrique.

Un couple d’israélites, Michel et Salah Sannanès, était demeuré avec les légionnaires assiégés. Salah n’a plus que quelques instants à vivre.

Grièvement blessée par des éclats de grenade quatre jours plus tôt, elle agonise lentement et a été jugée intransportable.

Michel a refusé de quitter sa compagne. Il est instituteur, elle donnait des leçons de
musique ; ils étaient installés à Nam-Dinh depuis trois ans.

Quand Osling entre dans l’infirmerie de fortune, la malheureuse est allongée sur un lit de camp ; son mari, assis sur un tabouret, lui tient la main, luttant pour ne pas laisser paraître son émotion. Un quart d’heure plus tard, le sergent-chef ne peut que constater le décès.

Une neuvième tombe sera creusée près du fleuve et SalahSannanès y sera inhumée au crépuscule.

Après la brève cérémonie, l’ancien médecin militaire nazi éloignera le petit instituteur juif en le tenant paternellement par les épaules, puis pour ne pas le laisser seul, il lui installe un lit de camp dans la chambre qu’il va partager avec le sergent Leroy.

Et le siège commence.

Le camp retranché de la Cotonnière se compose de nombreux bâtiments répartis sur une assez grande superficie. Le mur d’enceinte de la manufacture ne constitue qu’un rempart insuffisant, mais les légionnaires ont transformé plusieurs villas d’habitation en véritables
blockhaus qui, par leurs feux croisés, ne permettent aucune approche ennemie.

En revanche, toute sortie du camp se révèle mortelle.

La liaison quotidienne prévue avec la compagnie de la Coloniale retranchée dans la banque cause la mort de quatre légionnaires et doit être supprimée. Seul, un contact radio unit maintenant les assiégés.

Les légionnaires s’habituent pourtant à leur nouvelle vie.

Les bâtiments où ils restent nuit et jour sur le qui-vive sont frais ; la bière et le tabac ne manquent pas et on peut, sans trop de risques, s’aventurer jusqu’au bord du canal pour y
pêcher.

Un autre facteur rendit le siège supportable : dans la nuit du rembarquement de la garnison, trois prostituées françaises avaient plaidé leur cause auprès du sergent chef
Osling :

« Tu comprends mon grand, avait expliqué Thérèse, une grosse Savoyarde, pour nous ça peut-être l’occasion de ramasser assez de pognon pour se payer notre retour en France. Si nous restons avec vous on va nous porter disparues et on pourra échapper à l’organisation qui nous rançonne. »

Osling se moquait pas mal de l’avenir de ces dames, mais il avait pensé à ses légionnaires.

Évidemment, la présence de trois putains dans le camp retranché serait une source de tracas, mais les avantages l’emportaient et il avait pris sur lui d’accorder aux filles de demeurer parmi eux.

Il ne s’était pas trompé.


Thérèse, Yvonne et Sonia remontaient maintenant le moral de tous, davantage par leur présence, leur constante bonne humeur et leurs plaisanteries gouailleuses que par l’exercice proprement dit de leur « métier ».

Pourtant, elles étaient loin de chômer.

Osling s’en aperçoit lorsque Thérèse, ambassadrice du trio, lui demande audience.

« Que veux - tu ? Je n’ai pas de temps à perdre, déclare t' il sèchement.

– Ben voilà, mon grand, les hommes sont raides.

– Comment ça ?

– Eh bien, c’est pourtant facile à comprendre, il y a une semaine en arrivant, ils avaient tous un peu de pognon, maintenant ils n’en ont plus. »

Osling rit franchement :

« Comme vous êtes toutes les trois la seule source de dépense du poste, je ne peux que conclure qu’en une semaine, tout l’argent d’une centaine d’hommes est passé dans vos sacs à main. Bravo, vous n’êtes pas fainéantes.

– Faut pas pousser, mon grand, il y a pas loin d’une dizaine de pédés parmi tes héros !

– Quatre et je les connais, interrompt Osling, qu’attends tu de moi ?

– Je vais te dire : Yvonne, Sonia et moi, on serait prêtes à faire crédit si tu trouvais un moyen sérieux de nous assurer le remboursement.

– Non mais, tu te fous de ma gueule ? Tu crois que je vais établir la comptabilité des coups tirés par les hommes ? Pour qui me prends-tu ? Démerdez-vous avec eux ! Si vous voulez leur faire crédit, ça ne me regarde en rien, ils vous rembourseront à Haïphong quand ils
toucheront leurs soldes.

– Tu rigoles, sergent ! Tu nous vois courir après tes légionnaires avec des reconnaissances de dettes ? Ah ! On aurait bonne mine. Rien à faire. Si tu trouves pas une solution qui nous donne toute garantie, c’est simple : on baise plus… »

Sur quoi, Thérèse, hautaine et décidée, tourne sur ses talons et disparaît laissant Osling pensif et inquiet. Si les filles se refusaient réellement, ça pouvait mal tourner.

Quelques heures plus tard, le sergent-chef exposait un plan au lieutenant Mulsant qui, ravi de cette diversion, donnait son accord.

Osling avait trouvé une pile d’étiquettes de la manufacture cotonnière de Nam-Dinh. Une brève enquête établit qu’il n’en existait nulle part ailleurs dans le camp.

Osling octroya aux étiquettes la valeur de 20 piastres et les distribua aux légionnaires désireux d’en acquérir, notant les avances consenties sur leurs soldes à venir.

Les filles pourraient se faire rembourser en s’adressantà lui après le siège, sur présentation des étiquettes. (Un système analogue fonctionne en permanence à Sidi-Bel Abbès où les légionnaires peuvent acheter des jetons en zinc qui servent de monnaie d’échange au bordel de la Légion.)

Les étiquettes eurent un autre avantage : celui d’alimenter les jeux de cartes et de dés. Un étrange commerce s’institua, les montres changeaient de bras, parfois même les tours de garde s’échangeaient, certains se privèrent de tabac ou de bière, mais la monnaie de
base restait toujours les quelques instants que l’on pouvait acheter à ces dames chez lesquelles, bien entendu, les étiquettes s’accumulaient.

Le temps passe.

Chaque jour quelques obus de mortier et quelques rafales d’armes automatiques sont dirigés contre le camp retranché, mais la prudence des légionnaires et leur technique rendent ces entreprises viets inefficaces et inutiles.

L’ennemi est ailleurs : l’inaction, l’ennui, le désœuvrement.

Si les officiers et les sous-officiers parviennent à occuper leurs hommes, il est en revanche
plus difficile de les intéresser à d’inutiles besognes.

Une amitié imprévue naît entre Osling et Sannanès, le petit instituteur.

Les légionnaires ont pris l’habitude de voir le grand Allemand et le petit Juif parcourir ensemble les quelques dizaines de mètres qui mènent à l’appontement, et rester face au canal de longs instants, bavardant assis sur la berge. C’est au cours d’une de ces conversations en tête à - tête que jaillit l’étincelle :

« Je pensais à une chose cette nuit, dit Osling. Vous aviez une classe de candidats au certificat d’études ?

– C’est exact, acquiesce Sannanès. J’obtenais même à Nam-Dinh des résultats prometteurs.

– Si je demandais à Mulsant l’autorisation de créer une classe de français pour les
légionnaires étrangers désireux d’accéder au peloton de caporaux, seriez-vous prêt à en
assumer la responsabilité ? »

Le petit juif dévisage Osling avec curiosité.

« Vous ne parlez pas sérieusement. Regardez-moi. J’ai déjà du mal à m’imposer comme professeur auprès d’enfants de dix ans, vous me voyez affronter votre bande de colosses ?

– Non seulement je vous vois, mais je suis certain que votre autorité sera respectée. Surtout si je me tiens auprès de vous.

– Vous croyez sincèrement que ces hommes ont le cœur à étudier dans les circonstances où nous nous trouvons ?

– Quelles circonstances ? Ce ne sont pas les trois ou quatre obus de mortier que nous recevons chaque jour qui les effraient. Au contraire, ils ont tous besoin d’un dérivatif
et nous pouvons leur en offrir un. »

Bien que sceptique, Sannanès accepta de tenter un essai.

Il s’avéra concluant au-delà de toutes les espérances.

Vingt-six légionnaires dont une vingtaine d’Allemands devinrent les élèves du petit juif. On avait trouvé un tableau noir et de la craie, et à l’étonnement de tous, les légionnaires, dès le premier jour, se montrèrent attentifs et disciplinés.

Osling et Sannanès furent immédiatement conscients du phénomène qu’ils avaient créé.

Les hommes étaient non seulement avides d’apprendre, mais ils étaient ravis de se
retrouver plongés dans un climat qui leur rappelait leur enfance.

D’abord timide, le petit instituteur prit confiance et se mit à user de toutes les ficelles qui soutiennent l’intérêt d’une classe de gamins. Le cours eut vite ses ténors et ses cancres que Sannanès manoeuvrait avec un grand sens de l’humour.

Le pensum infligé au légionnaire Schneuder qui dut écrire cinquante fois : « Je dissipe mes camarades en jouant avec mes grenades pendant la classe » est resté célèbre, et l’image des vingt-six soldats récitant en chœur les fables de La Fontaine, les bras croisés, reste présent dans l’esprit des survivants du siège de Nam-Dinh.

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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeDim 17 Mai 2015 - 18:42

"8"

Tandis que sa compagnie se trouvait assiégée à Nam-Dinh, le lieutenant Mattei obtenait sa sortie de l’hôpital de Saigon et refusait toute convalescence.

Il gagnait Hanoï par le premier avion dans l’espoir de rejoindre ses hommes.

C’est avec amertume qu’il apprit que son projet était irréalisable et qu’il se trouvait
condamné à rester à l’arrière, dans l’attente de l’évolution des événements.

Au début de la deuxième quinzaine de janvier, rongé par l’inaction, le lieutenant Mattei passe ses après-midi au terrain d’aviation d’Hoan-Long qui organise les largages de vivres et de munitions sur la Cotonnière.

Mattei prend l’habitude de s’entretenir par radio avec Mulsant ou de Franclieu, essayant de comprendre sur une carte la situation de ses hommes. Pour y voir encore plus clair il obtient au bout de quelques jours, du lieutenant aviateur Francis Lecocq, d’être embarqué comme passager à bord de l’appareil qui va ravitailler le camp retranché.

L’avion est un vieux Junker asthmatique récupéré à la Luftwaffe.

Sa grande carcasse de tôle ondulée semble à la limite de l’usure. Les larges ailes sont harassées par le poids des moteurs qu’elles supportent. Çà et là des trous témoignent d’attaques plus ou moins récentes.

Lecocq explique gaiement au lieutenant de Légion.

« Les viets nous ont fait un cadeau de roi ! Il y a deux semaines, on a ramassé une balle de fusil en plein centre du plancher à hauteur de la porte. Le trou nous sert de poste d’observation pour les largages sans parachutes ; avec cette méthode nous visons beaucoup plus juste. »

Ils sont six à embarquer : Lecocq, le pilote ; Mattei, un radio, un navigateur et deux
largueurs.

La mise en route des trois moteurs prend un bon quart d’heure.

Pour chacun d’eux plusieurs essais sont nécessaires, et ils réagissent tous les trois avec les
mêmes difficultés. L’hélice tourne lentement quelques secondes, puis un fracas
assourdissant se fait entendre tandis qu’une épaisse fumée noire s’échappe par toutes
les issues du capot.

Lorsque, enfin, l’appareil fait son point fixe, il vibre à un tel point que Mattei se demande s’il ne va pas s’effondrer sur la piste.

Une odeur d’huile brûlée remplit la cabine, et pourtant le lieutenant Lecocq paraît satisfait du résultat obtenu. Il lève le pouce dans un geste rituel et deux hommes tirent les ficelles qui libèrent les cales.

Le vieux Junker roule sur la piste, accélérant dans un tintamarre infernal, et finit par
s’arracher du sol lourdement.

La porte de la cabine a été enlevée en vue des largages et un violent courant d’air oblige les hommes à se tenir solidement ou à rester attachés.

Jusqu’à Nam-Dinh la route est simple, il suffit de suivre le fleuve Rouge qui serpente dans la forêt. Et vingt minutes après son décollage le Junker survole la Cotonnière, puis effectue un large demi-tour pour perdre de l’altitude.

Lorsque l’appareil se présente à nouveau dans l’axe de la D. Z., les deux largueurs ont disposé près de la porte un colis de cinquante kilos. L’un d’eux s’est couché à plat ventre, l’œil vissé au trou d’observation providentiel ; l’autre est assis par terre auprès de lui, les jambes repliées, les pieds portant sur le colis à larguer.

Son corps repose sur ses bras. Ses mains sont disposées à plat sur le sol.

L’observateur tient le poignet de son compagnon.

Intrigué, Mattei suit la manœuvre.

À la verticale de la D.Z., l’observateur presse le poignet du largueur. Celui-ci détend brusquement ses jambes, et pousse le colis qui bascule par la portière. Mattei suit par un hublot la course du poids mort : il tombe bien au centre de la cour de la Cotonnière avec une précision étonnante.

L’opération se reproduit trois fois de suite.

À chaque passage, l’avion se présente en survolant le fleuve et, dès qu’il a largué, il vire sur l’aile. De ce fait, il se trouve toujours dans une position qui le rend difficile à atteindre aux fusils et fusils mitrailleurs des viets qui pourtant chaque fois ouvrent le feu.

Après le troisième passage, le vieux Junker reprend de l’altitude et met le cap sur Hanoï.

Lecocq signale par radio que la mission est accomplie.

Mattei qui, à l’aller, était demeuré dans la cabine a rejoint Lecocq dans le poste de pilotage. Il tape sur le dos de l’aviateur. Lecocq se débarrasse de son casque radio qu’il laisse pendre autour de son cou et tend son oreille au lieutenant de Légion qui est obligé de hurler pour se faire entendre.

« Bravo ! Précision totale ! Vous m’avez étonné.

– L’habitude ! » répond Lecocq.

Le soir, Lecocq et Mattei se retrouvent devant un verre de bière au bar de la base aérienne.

« L’opération de la journée m’a donné une idée, déclare Mattei. Je pense que votre
précision nous permettrait de lancer des bombes sur les positions de mortier qui encerclent la Cotonnière. Ça desserrerait l’étau dans lequel ma compagnie se trouve emprisonnée.

– Achtung ! Achtung ! répond Lecocq en souriant. Je crains que vous ne simplifiiez le problème. Cet après-midi nous avons largué d’à peine cent mètres d’altitude. Ça va parce que nous étions à la verticale d’une position amie. Mais si nous voulions attaquer les viets nous serions obligés de les survoler et nous leur offririons une cible terriblement vulnérable…

– Vous raisonnez trop logiquement, remarque Mattei. Au premier passage, ils seront surpris. Au suivant, ils seront trop occupés à se foutre à l’abri pour nous tirer dessus.

– De toute façon, mes supérieurs ne marcheraient jamais.

– Vous savez aussi bien que moi, Lecocq, qu’il y a manière et manière de présenter les choses. On peut toujours arracher un ordre de mission si on le désire. »

Lecocq est embarrassé. Il sait qu’il peut demander une autorisation de bombarder Nam-Dinh, sans être obligé de fournir de grandes précisions. Il voudrait bien donner à l’officier de Légion l’impression qu’il ne se dégonfle pas. Mais il lui est impossible de ne pas tenir compte des risques d’une opération aussi insolite.

« Si nous transportons des explosifs et que nous ramassons une balle bien placée, c’est le feu d’artifice, fait il remarquer.

– Si on fait la guerre en envisageant le pire, autant aller à la pêche », réplique Mattei.

Lecocq ne peut qu’acquiescer ; il est de la même trempe que Mattei, excité par l’exploit, quel que soit le danger qu’il comporte.

Il faut quarante-huit heures au pilote pour obtenir une autorisation aux termes évasifs. Ses supérieurs se sont fait tirer l’oreille, mais ont fini par admettre qu’il était meilleur juge qu’eux pour décider d’une mission sur un terrain qu’il connaissait parfaitement pour y avoir mené à bien de nombreuses opérations.

Non sans étonnement (nul n’ignore qu’aucun bombardier n’est basé en Indochine en cette période de début 47) l’arsenal promet de fournir des bombes de cent kilos, et le 20 janvier à l’aube quatre engins sont transportés à bord du Junker comme de vulgaires colis,
disposés sans ménagement auprès de la porte.

Mis au courant des intentions des deux officiers, l’équipage ne s’est pas montré
particulièrement enthousiaste, mais avant le décollage les hommes sont rentrés dans le jeu et ont oublié le danger qu’ils allaient courir.

Il a été décidé que ce serait Mattei qui pousserait lui même les bombes du pied au signal de l’observateur.

Dans la Cotonnière les légionnaires ont été prévenus et se sont massés le plus loin possible des points de chute prévus, le long du canal.

La première déflagration fait trembler tous les bâtiments. Des éclats divers atterrissent
dans la cour. Osling et le sergent Leroy se sont jetés à plat ventre d’un mouvement instinctif, tandis qu’ils contemplent le virage lointain du Junker.

« Il n’est pas tombé à plus de cinquante mètres de chez nous celui-là. Ils sont dingues ! La moindre erreur et on prend les pruneaux sur la gueule…

– Tu sais qui s’amuse là-haut ? » interroge Osling.

Leroy dévisage son compagnon, intrigué.

« Il n’y a pas un quart d’heure que je l’ai appris du lieutenant : c’est le patron qui trouvait le temps long à Hanoï et qui nous a organisé cette petite fête.

Mattei ?  Oh ! La vache, il ne sait vraiment pas quoi inventer… »

Osling interrompt Leroy en lui plaquant la tête contre le sol d’un geste vif : de nouveau le Junker rase le sol et lâche une nouvelle bombe qui tombe en plein sur une batterie de
mortier viet.

Les deux bombes suivantes sont moins efficaces mais explosent néanmoins chez l’ennemi.

L’opération est un succès absolu.

Pourtant elle ne sera pas répétée ; les risques qu’elle comporte sont jugés trop élevés :

« Une balle bien placée et c’est le feu d’artifice… »

Vers la fin du mois de janvier, c’est au tour d’Osling de faire preuve d’imagination.

Le poste de radio de la banque signale un matin qu’un obus de mortier vient de s’abattre à proximité d’une réserve d’essence, provoquant un incendie sans autre conséquence grave que la perte totale de la réserve de cigarettes et de tabac. Les coloniaux de la banque n’ont
plus rien à fumer et réclament de l’aide.

Mis au courant, Mulsant refuse catégoriquement d’exposer la vie d’un seul homme pour faire parvenir du tabac au poste de la banque. Pourtant il est fumeur et il conçoit le supplice que vont endurer les malheureux pendant un temps qui reste indéterminé.

Très vite, les légionnaires sont au courant de la situation de leurs compagnons. Tous
seraient volontaires pour tenter de leur faire parvenir du tabac ; aucun n’estime que ce serait un risque plus superflu qu’un autre, mais Mulsant demeure intransigeant.

Dans la nuit, deux coloniaux partent, sans ordres, de la banque pour tenter une liaison. Un seul arrive. L’autre saute sur une mine à cent mètres de la Cotonnière.

Il est tué sur le coup.

Mulsant refuse au survivant l’autorisation de repartir, et la situation reste entière.

À l’aube, Osling croit avoir trouvé une solution. Pourquoi ne pas envoyer au mortier des obus de tabac ? Il suffit de régler le tir en se servant de charges mortes d’un poids égal aux cartouches de cigarettes.

La journée entière sera nécessaire à la mise au point du projet. L’objectif est le toit de la banque.

Vers six heures du soir, tout semble prêt.


Des obus de coton de cinq kilos tirés depuis la Cotonnière atterrissent régulièrement sur le toit de la banque. Enthousiasmée, la Coloniale transmet :

« O. K. ! vous pouvez envoyer le tabac. »

Sur trois tirs, deux obus de cigarettes parviennent à la Coloniale.

Un rapport très sérieux sera établi au sujet de ce procédé, car il paraît évident aux officiers qu’il peut se révéler utile dans d’autres circonstances…

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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeMar 19 Mai 2015 - 11:30

"9"

À l'aube du 22 janvier, la sentinelle du poste Bofelli est tirée de sa torpeur par l’éclatement d’une fusée jaune lancée de la banque.

Il est cinq heures trente du matin.


La signification de ce tir est connue de tous : les coloniaux réclament un contact radio
immédiat. La sentinelle ne quitte pas son poste mais prévient l’un des trois légionnaires qui dorment dans la pièce.

« Raymond, va prévenir le radio, les coloniaux veulent parler. »

Raymond sort facilement d’un sommeil léger ; il va se tremper la tête dans un seau d’eau, agrafe son short et sa chemise, et quitte la pièce d’un pas traînant.

Le poste de radio est installé dans le bâtiment central.

Malgré l’exiguïté de la pièce, deux techniciens y dorment par roulement. À l’arrivée de Raymond, ils sont occupés à réchauffer une gamelle de thé.

« La Coloniale vient de tirer une fusée jaune, annonce Raymond. Vous devriez-vous mettre à l’écoute. »

L’un des deux radios s’approche du poste, soulève un petit levier de bakélite, et se lance dans la rituelle litanie :

« Oncle Tom » appelle « Financiers » – « Oncle Tom » appelle « Financiers » – À vous. »

Le radio délivre le levier qu’il actionnait par pression sur le manche du micro et attend la réponse, qui ne vient pas.

Indifférent il allume une cigarette à l’aide d’un briquet zippo, puis il reprend sur le même ton monocorde :

« Oncle Tom » appelle « Financiers » – « Oncle Tom » appelle « Financiers » – À vous. »

Cette fois, les coloniaux répondent. La communication est imparfaite comme chaque fois qu’ils n’émettent pas du toit de la banque.

« Ici « Financiers ». Je vous reçois 3 sur 5. Comment me recevez-vous ?

– Je vous reçois également 3 sur 5. À vous. »

Une voix qui n’a pas l’habitude des échanges radio, reprend alors :

« Ici le caporal-chef infirmier Leroyer. Nous avons deux malades qui nous inquiètent. Il paraît que vous avez un médecin. Pouvez-vous me mettre en communication avec
lui ? À vous. »

Les trois hommes s’interrogent du regard. Cela dépasse leur compétence. Le radio opérateur prend l’initiative.

« Il est cinq heures cinquante. Reprenez le contact à six heures. Nous avisons.

– On a un toubib ici ! interroge la sentinelle.

– Affirmatif ! Mon pote, réplique le deuxième radio.

L’ennui, c’est qu’il ne veut pas entendre parler de médecine. »

Trois minutes plus tard, le radio est au garde-à-vous devant le lieutenant de Franclieu auquel il expose l’incident.

« Allez prévenir Osling, répond Franclieu, mal réveillé. S’il rouspète, dites-lui que c’est un ordre. Je vous rejoins. »

Osling proteste, mais obtempère néanmoins.

Lorsqu’il arrive au poste radio il est six heures précises et le contact est déjà établi. Osling prend le micro et annonce :

« Ici sergent-chef Osling, je vous reçois bien. Je vous écoute. À vous.

– J’ai demandé à parler à un médecin. Ici l’infirmier Leroyer. À vous. »

Osling jette un regard circulaire sur les trois hommes attentifs qui le dévisagent. Le lieutenant de Franclieu vient d’entrer. Déguisant mal sa mauvaise humeur, Osling déclare enfin :

« Je suis médecin. À vous.

– Ah ! Pardon, major, j’avais mal compris, commence l’infirmier. Voilà : on a deux types qui dégueulent depuis hier soir et ils affirment qu’ils n’ont rien bouffé en douce, et
puis ils disent qu’ils ont mal partout.

– Écoutez, répond Osling, il m’est impossible de me prononcer sans les voir. N’avez-vous pas remarqué d’autres symptômes ?

– Non, major. Ils dégueulent, c’est tout.

– Cessez de m’appeler major, non d’un chien ! hurle Osling hors de lui. Étudiez vos gars, prenez leur température et observez-les jusqu’à huit heures. On avisera.

– À vos ordres, mon capitaine. Terminé », conclut l’infirmier, ahuri par le coup de gueule d’Osling.

À huit heures, le dialogue de sourds reprend.

« Il y a du nouveau, annonce l’infirmier.

– Je vous écoute.

– Ils ont la chiasse.

– Ça ne prouve rien. La température ?

– On y a pas pensé. »

À dix heures, nouvelle vacation. Un troisième soldat a été atteint par les mêmes symptômes.

Toute la journée les contacts se poursuivent d’heure en heure sans qu’il soit possible à Osling de se faire une opinion. Enfin, vers vingt heures une précision l’inquiète.

« Il y a du nouveau, annonce l’infirmier. Il y en a un qui a la gueule comme un fromage…

– Quel genre de fromage ? questionne Osling. Observez bien, c’est important.

– Je l’ai pas vu moi-même, je vous passe le lieutenant.

– Ici Colin, annonce le lieutenant. Effectivement, l’un des malades a le visage piqueté et tacheté, mes hommes ont parlé de roquefort. C’est assez vrai. »

Osling réfléchit un instant, puis sans quitter le lieutenant de Franclieu des yeux, il reprend :

« Je vais tenter de venir dès que la nuit sera tombée. Si j’obtiens l’autorisation de mes supérieurs.

– C’est grave ? interroge Colin.

– Comment voulez-vous que je le sache ? C’est pour m’en rendre compte que je vais
essayer de vous rejoindre. Terminé. »

Franclieu interroge à son tour Osling.

« Vous avez un diagnostic dans la tête pour encourir un tel risque ! C’est grave, je suppose ?

– Écoutez, mon lieutenant, je suis obligé d’envisager le pire. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé d’aller me rendre compte. Laissons le diagnostic pour plus tard.

– Vous pouvez au moins me dire à quoi vous pensez quand vous parlez du pire.

– À rien de précis, mon lieutenant. Si vous m’autorisez à sortir, j’aimerais prendre cinq légionnaires avec moi pour me servir éventuellement de brancardiers au retour. »

Quelques instants plus tard, Osling et cinq légionnaires s’enduisent le visage et les pieds de cirage et s’habillent en noir avec des défroques d’uniformes viets récupérés sur des morts.

Puis, pourvus seulement d’un armement léger, ils se glissent dans la nuit, pieds nus, à cinq mètres de distance les uns des autres. Ils parviennent à la banque sans avoir été repérés, et aussitôt Osling se fait conduire auprès des malades. Un coup d’oeil lui suffit pour
s’apercevoir qu’il ne s’était pas trompé.

Il marmonne entre ses dents :

« Nom de Dieu ! Il ne manquait plus que cela. »

Derrière lui, le lieutenant Colin anxieux attend le verdict.

Osling prend le poignet de l’un des malades et compte les pulsations. Puis il tape sur l’épaule du malheureux et lui déclare en souriant :

« On va te "tirer de là, te fais pas de bile. Vous allez partir en vacances tous les trois. On peut dire que vous êtes vernis. »

Osling se retourne vers le lieutenant et lui fait signe de le suivre.

« Faites préparer trois brancards, dit-il. On va les évacuer sur la Cotonnière. »

Dès qu’ils sont sortis de la pièce, Osling poursuit :

« C’est la vacherie, mon lieutenant. Le choléra. Il faut les évacuer sur Hanoï coûte que coûte, et se faire parachuter des rappels de vaccins pour chacun de nous. Quant à vos
trois rombiers, à moins d’un miracle, ils sont foutus.

– Vous êtes sûr de votre diagnostic ?

– Aucun doute ! »

Les trois brancards sont dépliés en quelques instants, et le petit groupe s’enfonce à nouveau dans la nuit. Comme à l’aller, ils ont la chance de n’être pas repérés et ils
regagnent sans encombre la Cotonnière.

Mulsant et Franclieu sont mis aussitôt au courant de la situation et le P. C. d’Hanoï est averti du danger qui menace les deux compagnies de Nam-Dinh vers vingt deux heures.

Quelques minutes avant minuit, la réponse arrive : On parachutera des rappels de vaccin sur la Cotonnière, à l’aube. En ce qui concerne les trois malades, impossible d’envisager leur évacuation. Une embarcation à moteur serait repérée dans le canal de Nam-Dinh et
n’aurait aucune chance de parvenir jusqu’à l’appontement de la Cotonnière.

Mulsant, Franclieu et Osling rejoignent un groupe de sous-officiers au foyer improvisé et se font déboucher des bouteilles de bière. La nouvelle a transpiré, créant une atmosphère lourde que le mutisme des officiers n’apaise pas. Enfin Osling déclare :

« Ces trois types vont peut-être mettre une semaine à crever. On ne va tout de même pas les regarder sans rien faire.

– Médicalement, il n’y a rien à tenter sur place ? interroge Mulsant.

– Rien. La maladie est trop avancée. Même si on pouvait les évacuer sur Hanoï, leur situation resterait critique. Le seul système est d’essayer de leur faire gagner le fleuve Rouge. Là, les marins pourraient les prendre en charge sans risques.

– Quelle est au juste votre idée, Osling ? Précisez.

– C’est simple. En une heure ou deux on peut bricoler un radeau sommaire. Deux
légionnaires peuvent essayer, dans la nuit, de descendre le canal, sur les deux kilomètres
qui nous séparent du fleuve. À l’aube ils seraient à l’embouchure et pourraient prendre contact avec une embarcation rapide venue d’Hung-Yen.

– C’est risquer la vie de deux hommes pour en sauver trois, constate Mulsant.

– Vous semblez ignorer une chose, mon lieutenant : l’agonie de trois cholériques ne passera pas inaperçue au sein de la compagnie. Ça va créer une psychose, les légionnaires vont se découvrir des symptômes imaginaires et se croire atteints. Le moral du camp tout entier va être menacé. J’ai connu ce genre de situation. Je ne souhaite pas la revoir.

– C’est bon, conclut Mulsant. Vous avez sans doute raison. Organisez l’évacuation comme vous l’entendez. »

Sans prendre le temps de finir sa bière, Osling se précipite au poste radio et alerte Hung-Yen.

Il a fait mentalement un rapide calcul. Deux heures pour construire un radeau. Sans incidents, le courant aidant, le radeau peut parcourir la longueur du canal en deux autres heures. En commençant le travail à minuit, on peut fixer le contact à quatre heures trente, le jour ne sera pas encore levé.

Hung-Yen répond qu’un L. C. T. peut se trouver au rendez-vous au milieu du fleuve Rouge à quatre heures trente précises ; il attendra l’esquif jusqu’à l’aube. Osling va alors réveiller les six hommes auxquels il a pensé pour entreprendre la construction du radeau.

Il y a parmi eux un charpentier et deux marins. Le matériel ne manque pas, et il faut moins des deux heures prévues à la petite équipe pour confectionner une embarcation
stabilisée par six bidons disposés aux extrémités de trois balanciers.

Reste à choisir les deux légionnaires qui convoieront les malades. Les deux marins constructeurs se sont portés volontaires, mais l’un d’eux est écarté par Osling car il est
gradé. L’autre, Félix Baucher, un Belge d’Anvers, est agréé ; c’est lui qui propose son coéquipier.

« Roux Émile. Vous savez, chef, c’est le petit Breton de la section Jung. Il n’est pas lourd, mais il a fait les morutiers à Audierne… et puis, je l’aime bien », ajoute-t-il pensif.

Osling comprend. C’est comme si Baucher avait déclaré : « J’aime autant crever avec lui qu’avec un autre. »

« C’est bon. Va le réveiller », déclare-t-il simplement.

Il n’est pas tout à fait deux heures du matin lorsque l’embarcation est mise à l’eau depuis l’appontement.

Les trois contagieux sont étendus au centre de l’esquif sur des matelas pneumatiques. Ils réalisent mal l’entreprise des légionnaires, mais ils n’ont pas la force de réagir. On leur a seulement recommandé de rester silencieux et de ne se plaindre en aucun cas.

Par chance, la nuit est noire. Les hommes qui ont aidé à la mise à l’eau et à l’installation
des malades n’ont pas prononcé une parole. Le radeau gagne le milieu du canal sans attirer l’attention de l’ennemi.

L’embarcation glisse bien, Baucher à l’avant ne donne que de rares coups de pagaie,
laissant le courant les entraîner en silence. À l’arrière, Roux fait gouvernail. Il tente de maintenir l’esquif au milieu du canal, devinant les rives plus qu’il ne les distingue.

Les fesses des deux légionnaires trempent dans l’eau mais les malades sont protégés par l’épaisseur des matelas pneumatiques. Après une demi-heure, Baucher aperçoit, sur la rive droite, un feu qui projette une tache de lumière sur l’eau. Il se retourne vers Roux qui murmure simplement : « Vu. On contourne. »

Inconscient du danger, l’un des blessés se met à geindre et demande à boire. Roux lui plaque sa main sur la bouche et, s’approchant de son oreille, il chuchote entre ses dents
crispées :

« Ta gueule, tu m’entends, ta gueule ou je te balance à la flotte. »

Puis il trempe un mouchoir dans l’eau du canal et le plaque sur la bouche du mourant.

À hauteur du feu, les légionnaires distinguent les silhouettes des viets. Le radeau longe la rive opposée pendant une centaine de mètres, puis regagne silencieusement le milieu du canal. La progression se poursuit sans incidents, mais le temps passe et l’aube se lève lorsque Baucher constate que le canal s’élargit.

Encore dix minutes et, dans la lumière du petit matin, les légionnaires distinguent
parfaitement l’embouchure du fleuve Rouge.

Bien au centre du fleuve l’embarcation de la marine les attend.

Alors ils changent de tactique et se mettent à ramer de toutes leurs forces.

Le L. C. T. est repéré avant eux et un tir d’armes automatiques est dirigé contre lui de la berge. À cette distance les marins ne risquent pas grand-chose, mais il est évident que le radeau ne pourra pas les atteindre.

L’enseigne de première classe Legouhy prend alors la décision qui va lui valoir les arrêts de rigueur. Il enfreint les ordres formels qu’il a reçus et se porte à la rencontre de
l’esquif, exposant dangereusement son embarcation.

En quelques minutes, il rejoint le radeau, mais le transbordement doit s’effectuer sous un feu d’enfer. Les malades ne sont pas atteints, mais Baucher est frappé d’une balle en pleine tête et coule à pic dans l’eau boueuse. L’un des marins est grièvement blessé, ce qui
aggravera le cas de l’enseigne. Enfin, le L. C. T. s’éloigne, laissant le radeau se balancer dans son sillage.

À bord, Roux se tient debout, les mains derrière le dos. Il a remercié d’un mot l’enseigne qui a simplement hoché la tête et répondu :

« Vous vous en êtes bien sorti, vous êtes marin ?

– Je suis d’Audierne.

– Ah ! Et votre copain ?

– Il était d’Anvers.

– Pas de chance. Désolé, mon vieux. »

L’un des trois malades ne parviendra pas vivant à Hung- Yen. Les deux autres survivront.

En compensation du blâme qu’il reçut de ses supérieurs, l’enseigne de vaisseau de première classe Legouhy fut élevé au rang de légionnaire d’honneur par le 3e Étranger.

Dans la matinée du 23 janvier, le vaccin est parachuté sur la Cotonnière. Une patrouille perdra un homme en transportant les ampoules destinées à la banque, puis ce sera, de nouveau, la monotonie du siège.

Les deux compagnies de Nam-Dinh repousseront tous les assauts viets jusqu’au 13 mars, date à laquelle elles seront relevées par un effectif beaucoup plus important.

Le siège aura coûté à la 4e compagnie du 3e Étranger une vingtaine de morts et autant de blessés.

La Légion aura tenu le camp retranché de la Cotonnière pendant deux mois et six jours.

Par le "Sang Versé" Legio15


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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeMar 19 Mai 2015 - 12:53

Toujours un plaisir de lire les aventures, les exploits de la Légion. Les récits sont tirés du livre de Bonnecarrere ? Si oui je l' ai lu il y a très longtemps, avant d'être militaire!.
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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeMar 19 Mai 2015 - 13:32

Merci Georges

Oui , c'est bien le livre de Bonnecarrere , qui est mon livre de chevet .

Tu vas pouvoir ainsi te replonger dans l'histoire de notre "Grande Légion"

J'ai une grande "Affection" pour elle , ou j'y ai pas mal d'Amis .

Il y a longtemps , a Marseille , j'ai été hospitalisé a la Timône

Je partageais ma chambre avec le cousin , du Lt Mattei , nous avons passés des nuits a parler de lui .

Et mon épouse et moi même étions des Amis de "feu" Madame Jeanpierre , une femme adorable .

Avec elle , j'ai appris bien des choses inconnues du public sur "Soleil" , dont elle était la petite lumière .

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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeVen 22 Mai 2015 - 17:03

"10"

Après le siège de Nam-Dinh, le lieutenant Antoine Mattei reprend le commandement de la 4e compagnie.

Dans cette période de la guerre d’Indochine, il va devenir une véritable figure de légende.

Le général Gaultier qui fut le dernier « père de la Légion » à Sidi-Bel-Abbès m’a
déclaré à son sujet :

« Il fait partie de ces soldats que tous les officiers supérieurs redoutent et admirent. Une tête de mulet, un courage et une témérité aveugles.

Et une chance insolente… Mais ne le citez pas en exemple d’officier de Légion ! C’était un chef de bande indiscipliné, un franc-tireur qui n’en faisait jamais qu’à sa tête, et qui considérait les ordres qu’il recevait comme d’aimables divagations du haut commandement.

Dans une autre arme, il serait passé en conseil de guerre. »

Comme un peu plus tard dans notre conversation, je demandais au général Gaultier quel était l’officier qu’il avait le plus admiré pour sa conduite dans la guerre d’Indochine,
il me répondit sans hésiter :

« Mattei, bien entendu. »

En mai 1947 le lieutenant Mattei va de plus en plus chercher à rendre sa compagnie
indépendante du bataillon.

Il est servi par la chance, la 4evient d’être isolée près de trois mois à Nam-Dinh, et les légionnaires ont pris l’habitude de ne dépendre que de leurs chefs directs.

Thu-Dien où ils ont été regroupés provisoirement leur semble un paradis. Le quartier chinois est bien approvisionné par un marché noir mystérieux. On peut circuler dans les rues, se rendre aux bistrots qui abritent tous quelques prostituées d’occasion ; il y a même une officine de jeux.

Dans cette bourgade paisible, une fonction militaire inconnue jusqu’alors va pourtant prendre naissance.

Le lieutenant Mattei va s’adjoindre un garde du corps. Et quel garde du corps ! Adam Ickewitz est Hongrois, il mesure 1,92 m et pèse 120 kilos. Son instinct animal et son
habileté de jongleur au fusil mitrailleur, dont il se sert comme d’une carabine légère, en font un soldat redoutable.

Quand il est soûl il faut dix hommes pour le maîtriser, mais à jeun, il est tendre et
sentimental.

L’amour qu’il porte à son lieutenant ne connaît aucune limite, et la fierté qu’il tire de la mission qui lui a été confiée fait sourire ses compagnons. Néanmoins, les risques d’un nouvel attentat contre Mattei sont réduits par la présence du géant qui surveille tout avec un acharnement têtu.

Adam Ickewitz est secondé dans sa mission par l’ordonnance du lieutenant, le caporal Juan Fernandez. Ex républicain espagnol, Fernandez en revanche jouit d’un esprit
particulièrement ouvert. C’est un malin, truqueur et combinard. Il n’est honnête qu’envers Mattei, il n’a d’autre ami qu’Ickewitz, et cette amitié fait penser à celle des deux
héros de Steinbeck dans Des souris et des hommes.

Fernandez est chétif et sec, mais il est d’une endurance inimaginable. Son seul point commun avec Ickewitz est sa passion pour l’alcool.

Ickewitz a le sens du protocole militaire poussé à l’extrême, surtout lorsqu’il se sent fautif ou lorsqu’il réclame une faveur. Mattei redoute un peu les garde-à-vous figés du géant et les déclarations lancées d’une voix de stentor :

« Le légionnaire Adam Ickewitz, 1er bataillon, 4e compagnie demande l’autorisation de se soûler la gueule. »

Et cela, sans une pointe d’humour, simplement comme s’il s’agissait d’une chose parfaitement naturelle.

Mattei, du reste, répond sur le même ton : « refusé » ou « accordé ».

Quand le lieutenant arrivait à obtenir de Fernandez la promesse qu’il resterait sobre
pendant les libations démesurées du Hongrois, les choses se passaient généralement sans incident ; mais si les deux compagnons s’entêtaient à sombrer ensemble dans l’ivresse, Mattei n’avait plus qu’à mobiliser une section entière et donner l’ordre à un sous-officier d’avoir à limiter les dégâts.

Dans les derniers jours de mars, Mattei regagne Thu- Dien après une absence de quarante-huit heures. Il rentre d’Hanoï où il avait été convoqué.

Il trouve Adam Ickewitz en grande tenue (ceinture et épaulettes) au garde-à-vous devant la porte de son bureau.

Il dévisage un instant le géant et lui lance : « Tu vas à un mariage ? Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? »

Le Hongrois reste figé ; remuant à peine les lèvres, il laisse entendre :

« Mon lieutenant, il faut me casser la gueule et me mettre en prison. »

Mattei ne répond pas, il pénètre dans son bureau, laissant le Hongrois immobile à la porte.

Fernandez feint la surprise. Plongé dans un travail de paperasserie il donne l’impression de n’avoir pas entendu l’arrivée de la jeep de l’officier sous ses fenêtres.

Il se lève comme un ressort et déclare : « Quelle surprise, mon lieutenant. On ne vous attendait que dans la soirée !

– Menteur, réplique Mattei. Non mais, tu me prends pour un con ? Je vais te dire ce que tu faisais, tu surveillais le col depuis des heures à la jumelle pour signaler l’arrivée de ma jeep et prévenir ton acolyte de préparer ta mise en scène. Alors, arrête ta comédie et explique-moi plutôt dans quel merdier il s’est encore fourré ! »

Fernandez adopte l’attitude de l’homme torturé par un cas de conscience. Mattei bondit, le saisit par sa chemise et furieux :

« Je te donne dix secondes…

– Ça va, mon lieutenant, il a secoué le pognon de la caisse noire… »

Ahuri, Mattei lâche le légionnaire.

« Il y avait près de 10 000 piastres !

– 9 300, rectifie Fernandez.

– Qu’est-ce qu’il en a foutu ?

– Le Backouan chez Vang, il a tout paumé.

– Tu veux dire qu’il s’est fait plumer comme un pigeon ? Nom de Dieu ! L’argent de la compagnie dans la poche de ce maquereau ! Je crois vraiment que je vais faire fusiller ce grand con. »

Timidement, Fernandez tente d’excuser son
compagnon.

« Vous savez, Ickewitz, il pense pas beaucoup. Hier soir il avait gagné avec son argent, il a cru qu’en empruntant la caisse, il pouvait faire sauter la banque du Chinois.

– Ah ! C’est nouveau ! Et tu pouvais pas lui dire qu’ils trichent, ce margoulin et ses
complices ?

– J’ai été au courant qu’après, mon lieutenant, vous pensez bien… »

C’était certainement vrai. Fernandez aurait empêché le vol s’il s’était douté des projets de son compagnon.

Mattei quitte la pièce comme une fusée. À son passage Ickewitz lance à nouveau :

« Mon lieutenant, il faut me casser la gueule et me mettre en prison. »

Mattei s’arrête :

« Certainement pas, Ickewitz ! Les types comme toi on les ignore, on les punit même pas.

C’est moi le coupable, je n’aurais pas dû laisser de l’argent à portée d’un voleur. Allez, fous-moi le camp ! »

Le géant reste immobile, les lèvres frémissantes, il cherche des mots qu’il ne trouve pas, alors il répète obstiné :

« Mon lieutenant, il faut me casser la gueule et me mettre en prison. »

Mattei tourne les talons et s’éloigne dans la cour du quartier. Ickewitz le suit à dix mètres.

Mattei se retourne plusieurs fois ; chaque fois le géant se fige au garde à vous.

Enfin, le lieutenant s’arrête et hurle :

« Ickewitz ! Fous-moi le camp ! C’est un ordre, je ne veux plus te voir, c’est compris ? »

Désespéré, le géant obtempère et s’en va d’un pas lourd retrouver Fernandez dans le bureau.

« Il m’a traité de voleur, déclare-t-il en entrant.

– Ça me paraît assez logique ! constata Fernandez.

– Il m’a même pas cassé la gueule, il dit qu’il veut pas me punir.

– Ça, c’est plus vache », admet Fernandez.

Ickewitz baisse la tête, puis comme si cet aveu le déchirait, il marmonne :

« C’est clair, il ne m’aime plus ! »

Fernandez a du mal à ne pas sourire.

« Allons, dit-il, tu parles comme une gonzesse plaquée, tu verras bien que ça s’arrangera.

– S’il refuse de me punir, ça ne s’arrangera jamais. »

À la Légion, une faute entraîne une sanction, généralement immédiate et violente, mais on ignore la tracasserie. Une faute sanctionnée est effacée, on n’en parle plus et tout rentre dans l’ordre.

L’attitude du lieutenant, ce jour-là, laissait entendre qu’il ne pardonnerait pas, et Ickewitz se sentait totalement désorienté.

Une autre règle de la Légion est que tout officier doit connaître les connaissances de chaque homme, dans quelque domaine que ce soit. Une compagnie atteint la perfection par l’éventail étendu de ses compétences ! c’était le cas de la 4e.

Ce jour-là, ce n’était ni un charpentier ni un marin ni un plombier que cherchait Mattei, mais deux complices du poker, anciens truands dans leurs pays respectifs : la Grèce et l’Italie.

Depuis longtemps les hommes de la 4e avaient renoncé à tous les jeux auxquels participaient Simon le Grec et Folco le Rital. Les deux hommes en étaient contraints à
tricher entre eux ou à faire des réussites pour ne pas perdre la main en attendant des contacts avec des unités extérieures.

Mattei trouve Simon au Petit Tonkinois.

« Tu sais où est Folco ? interroge-t-il.

– Je l’attends, mon lieutenant, répond le Grec en se redressant.

– Bon, nous allons l’attendre ensemble. Qu’est - ce que tu bois ?

– Une bière, avec plaisir, répond Simon étonné et inquiet.

– On va faire un petit poker tous les trois », annonce Mattei calmement.

Simon dévisage le lieutenant ; ahuri, il se demande si l’officier n’est pas pris d’une crise de folie subite.

« Cesses de me regarder comme ça, ce n’est pas moi le pigeon dans l’histoire, c’est Vang ! Il a refait Ickewitz de 9 000 piastres, je tiens à les récupérer.

– Il marchera jamais.

– Mais si, compte sur moi pour le convaincre.

– Ah ! Je vois, mon lieutenant, on va rigoler.

– Écoute. Ce que je désire, c’est récupérer l’argent qu’a secoué ce malfrat. Si on peut le faire proprement j’aime autant. Si votre notoriété est fondée, vous n’aurez même
pas besoin de tricher, les Chinois sont de médiocres joueurs de poker.

– Vang joue comme une patate, mais il le sait. Il sera dur à persuader…

– Ça, j’en fais mon affaire. »

L’arrivée de Folco interrompt la conversation des deux hommes. L’Italien est rapidement mis au courant.

Évidemment, l’idée du lieutenant l’enchante.

Vers vingt heures, les trois légionnaires se présentent au tripot du Chinois.

Vang est surpris par la présence inhabituelle de l’officier. Il se livre néanmoins à une rituelle
et obséquieuse démonstration.

Se cassant en deux, les mains jointes sur le ventre, il marmonne :

« Quel honneur, mon lieutenant, de vous recevoir dans mon modeste établissement.

– Je vous remercie de votre accueil, réplique Mattei.

Nous désirons faire une partie de poker, nous comptons sur vous pour nous trouver un quatrième.

– Vous savez, mon lieutenant, nous ne sommes pas très familiarisés avec vos jeux occidentaux…

– Pas possible ! Quelle chance inespérée vous avez , Vang ! J’ai justement deux spécialistes avec moi. Ils vont se faire un plaisir de vous initier. C’est en forgeant qu’on
devient forgeron, mon vieux. »

Puis, se tournant vers les légionnaires, il poursuit :

« J’ai trouvé notre quatrième, les gars. Vang meurt d’envie de se perfectionner dans les pratiques occidentales du jeu.

– Non, non, vous m’avez mal compris, mon lieutenant, je craindrais par mes erreurs d’ôter tout intérêt à votre partie. »

Derrière, au bar, Folco vient de se servir un verre de schoum. Ostensiblement, il laisse tomber à terre la bouteille pleine qui se brise.

« Excusez-moi, mon lieutenant, je suis d’une maladresse navrante. »

Mattei éclate de rire.

« C’est incroyable, Folco, chaque fois qu’on te contrarie tu deviens d’une nervosité
maladive, fais-moi penser d’en parler au major.

– Je crois que je vais jouer avec vous », dit tristement Vang, qui ne se fait aucune illusion depuis le début.

La partie dure plus de dix heures.

Le jeu est parfaitement régulier et l’extrême prudence de Vang fait qu’il ne perd que petit à petit. Néanmoins, vers sept heures du matin, il a laissé plus de 10 000 piastres aux trois
hommes.

Mattei perd alors ostensiblement 700 piastres afin que le compte soit juste et qu’aucun doute ne puisse se glisser dans l’esprit du Chinois sur le motif de l’entreprise.

Au reste, Vang se montre beau joueur, il félicite ses partenaires et déclare :

« J’aimerais savoir, mon lieutenant, ce qui se serait passé si par miracle j’avais gagné.

– C’est simple, réplique Mattei, j’aurais fait comme toi, j’aurais triché. »

Le soleil est déjà levé lorsque les trois hommes traversent la cour du quartier. Stupéfaits, ils s’arrêtent devant le spectacle qui s’offre à leurs yeux.

Au pied du mât du drapeau, une tête couverte d’un képi blanc semble posée sur le sol.

Ahuris, Mattei et les deux légionnaires découvrent que l’homme est enterré verticalement jusqu’au menton.

« Nom de Dieu, s’exclame le lieutenant, courez me chercher une pelle. »

Il n’est pas étonné, en se rapprochant, de reconnaître Ickewitz qui, parfaitement conscient, le dévisage :

« Qu’est-ce que tu as encore inventé, bougre d’abruti ? lance Mattei.

– C’est la punition, mon lieutenant. Vous avez pas voulu la donner, alors je l’ai trouvée tout seul.

– Quel est le cinglé qui t’a enterré là ?

– Je dirai pas, mon lieutenant.

– C’est moi, mon lieutenant, j’ai cru bien faire, il insistait tellement ! »

Accourant, Fernandez vient de répondre.

Mattei ne sait plus quelle attitude adopter bien que la situation soit à ses yeux d’une grande clarté. Il y a un bon demi-siècle qu’a disparu cette vieille coutume qui consistait à enterrer les hommes au pied du drapeau et à les laisser au soleil ou à l’humidité douze ou vingt-quatre heures selon l’importance de la faute à sanctionner.

Cette méthode fit jadis partie des traditions féroces de la Légion étrangère et Mattei ne se
privait pas, au cours de ses accès fréquents de colère, d’en menacer les hommes comme on use de l’Image d’un croquemitaine pour frapper l’imagination d’un enfant.

Il allait même jusqu’à prétendre déplorer l’abolition d’un système qui se révélait, disait-il, si efficace et bénéfique.

Et voilà.

Dans sa tête d’oiseau, Ickewitz avait trouvé la solution à son problème.

Il avait lui-même sanctionné sa faute par le châtiment le plus cruel.

Il allait donc être pardonné.

« Déterre-le, ordonne Mattei, j’aviserai.

– Non, mon lieutenant, tranche Ickewitz, je veux rester sans boire jusqu’à ce soir.

– Soyez chic, mon lieutenant, laissez-le », intervient Fernandez.

Brusquement Mattei se rend compte qu’Ickewitz par son geste résout également son problème à lui.

Il était fort embarrassé quant à l’attitude à adopter vis-à-vis du géant.

En acceptant la sanction qu’Ickewitz s’est lui-même infligée, il pourrait le soir même passer l’éponge sur le vol, ce qui, au fond, l’arrange considérablement.

« C’est bon, acquiesce-t-il, tu restes jusqu’au coucher du soleil. J’enverrai le toubib te surveiller toutes les heures, et je t’autorise à boire autant d’eau que tu veux.

– Je ne boirai rien, mon lieutenant. »

Vers midi, le spectacle devient horrifiant.

La douleur défigure le visage boursouflé du légionnaire.

Les moustiques mènent une ronde incessante autour de sa tête. Autour de son cou, la sueur dessine sur la terre un cercle humide. Ickewitz a repoussé les tentatives de ses
compagnons pour le faire boire.

Il a refusé qu’on lui jette des seaux d’eau sur la tête. Il n’a plus la force de, parler, mais, jusqu’au dernier moment, à toutes les offres d’aide, il agite la tête en signe de négation.

Vers seize heures il s’évanouit. On le déterre séance tenante et quatre hommes le portent à l’infirmerie.

Adam Ickewitz est resté dans son trou près de dix-neuf heures, il lui faudra deux jours pour récupérer.

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Nous redirons à tous ceux qui nous suivent, les œuvres glorieuses...”

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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeVen 22 Mai 2015 - 17:55

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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeSam 23 Mai 2015 - 7:38

Moi aussi je suis obligé de dire  BRAVO  pour la mise en ligne !! car le bouquin je l'ai lu et relu !! Par le "Sang Versé" 373769
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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeSam 23 Mai 2015 - 12:19

bretirouge a écrit:
Moi aussi je suis obligé de dire  BRAVO  pour la mise en ligne !! car le bouquin je l'ai lu et relu !! Par le "Sang Versé" 373769

effectivement retranscrire ce livre, ya du boulot!.Par le "Sang Versé" 1111
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Alexderome

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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeVen 17 Aoû 2018 - 0:44

Voilà un site sur Ban Cao avec les photos du nid d'aigle de Mattei.
http://henri.eisenbeis.free.fr/mattei/louis-devaux-1947/LE-POSTE-DE-BAN-CAO-AALEP-No68-octobre2008-page13-louis-devaux.html
Par contre, j'ai du mal à le situer, pourtant il est bien sur la RC 4, pas loin de Cao Bang ?
La tombe d'Adam ICKIEWITZ
https://www.flickr.com/photos/impressions-d-asie/3473265816

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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeVen 17 Aoû 2018 - 8:51

Fabuleux livre, et les évènements décrit par Bonnecarrère sont tous réels !!! cette Légion qui s'est faite et défaite en Indochine, par le nombres de morts qu'elle a laissée sur le terrain, a sans nul doute crée le mythe de la LEGION !!   Il faudrait une suite, car tout est palpitant dans ses récits !!!
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Alexderome

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MessageSujet: Re: Par le "Sang Versé"   Par le "Sang Versé" Icon_minitimeVen 17 Aoû 2018 - 10:32

La Guerre cruelle est la suite et l'enchainement de Par le sang versé.

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