Dans la soirée du 15 janvier 1941, le capitaine de vaisseau Bérenger réunit ses commandants d'unité et leur donne ses ultimes instructions. On naviguera autant que possible loin de la terre et l'on évitera d'employer la T.S.F., en communiquant par signaux.
Dans la matinée du 16, deux hydravions de reconnaissance indiquent que les forces ennemies siamoises sont réparties en deux mouillages: le premier à Sata-Hit, à l'ouverture de la baie de Bangkok; le second dans la baie du sud de l'île de Koh-Chang.
Le C. V. Bérenger a reçu pour mission générale de «rechercher et de détruire les forces navales siamoises, à partir de Sata-Hit, jusqu'à la frontière du Cambodge». Il dispose d'une vaste marge de manœuvre et se trouve libre de choisir ses objectifs en fonction des renseignements de dernière heure qu'il aura pu recueillir.
Ne voulant pas diviser ses forces et désirant détruire les bâtiments les plus modernes de la flotte siamoise, il résout de porter son action sur Koh-Chang. La stratégie se met en place. Les abords de l'île sont entourés d'une série de récifs. La division navale va se scinder en trois groupes qui devront se présenter simultanément aux points de passage obligés de la flotte ennemie.
17 janvier. 5 h 45. Le C.V. Bérenger lance ce message: «Liberté de manœuvre pour exécuter les ordres reçus. Bonne chance.» A 6 h 5, un de ses hydravions survole Koh -Chang et aperçoit cinq bâtiments au mouillage, dont deux garde-côtes cuirassés. L'avion est aussitôt la cible de la D.C.A. A 6 h 14, les «203» des garde-côtes ouvrent le feu sur les navires français dès qu'ils les aperçoivent à l'horizon. Les avisos français ripostent immédiatement. Le croiseur La Motte-Picquet tire à son tour, à environ 10000 mètres. Quelques minutes plus tard, le croiseur lance une gerbe de trois torpilles, dont rune fait mouche sur l'Ahidea, l'un des garde-côtes cuirassés ennemis, et ouvre le feu sur un torpilleur, qui est touché. Entre 6 h 37 et 7 heures, les avions français se sont rapprochés de la zone de 5 000 à 8 000 mètres, et ils concentrent leur feu sur les torpilleurs; deux d'entre eux chavirent et coulent. Le troisième explose. La rade est maintenant vide de navires ennemis. La première phase de l’engagement prend fin.
Restent les deux garde-côtes cuirassés tapis dans le dédale des îlots. Il est 6 h 38 quand le La Motte-Picquet, parti en chasse, engage le cuirassé Dombhuri à une distance de 4 000 mètres. L'ennemi riposte, mais son tir est lent quoique précis. Bientôt le Dombhuri, qui a durement encaissé, est en flammes. L'incendie ravage sa passerelle. Les avisos viennent se joindre au La Motte-Picquet et touchent également le garde-côte, qui, la coque traversée, s'échoue, désemparé, par petits fonds.
Le feu contre l'épave cesse à 8 heures pour se retourner vers le second cuirassé, l'Ahidea. Celui-ci devra cesser le combat, percé comme une écumoire. Il va chavirer sur la barre de la rivière de Chata-Boum.
Côté français, tout le monde s'attend désormais à une riposte aérienne siamoise. Elle ne tarde pas à se manifester alors que l'escadre française fait retour vers ses bases. L'attaque se produit à 8h50, menée par des Vought Corsair. Par vagues et passes successives, elle dure environ une heure, Les bombes encadrent de très près le La Motte-Picquet, qui fait feu furieusement de toute sa D.C.A. D'autres bombes manquent d'assez loin l'Amiral-Charner. A 9 h 40, tout est fini. Les bâtiments français, hors d'atteinte, remontent la rivière de Saigon.
Les pertes siamoises ont été lourdes: trois torpilleurs ont été coulés, en même temps que les deux garde-côtes cuirassés Dombhuri et Ahidea. Les Français, quant à eux, n'ont eu à déplorer ni pertes humaines ni dégâts matériels.
Le retentissement de cette victoire, oubliée de nos jours, fut très grand en Asie. Elle mit fin aux velléités thaïes d'ingérence en Indochine. Le Japon, trois jours après ce succès éclatant, s'interposait pour mettre fin aux hostilités franco-siamoises et imposait un traité de paix qui fut conclu le 9 mai 1941. Cette nouvelle position du Japon était d'autant plus remarquable que, depuis la défaite de nos armes, en juin 1940, ce pays n'avait pas cessé d'encourager les revendications territoriales du Siam, limitrophe du Cambodge et du Laos, afin de faire pression sur les autorités françaises pour obtenir des concessions en Indochine. Il réclamait, en particulier, un droit d’occupation militaire dans le nord du Tonkin, la possibilité d'utiliser cinq aérodromes et l'autorisation de stationner pour trente mille hommes.
Malgré les concessions faites par le général Catroux, gouverneur de l'Indochine, avant qu'il fût remplacé par l'amiral Decoux, la pression japonaise s'était faite de plus en plus insistante, d'autant plus que les Etats-Unis, encore non interventionnistes, nous conseillaient de nous «arranger» avec l'empire du Soleil-Levant. On avait donc fini par accorder aux Japonais, après une négociation difficile, trois aérodromes et l'autorisation de stationnement pour six mille hommes.
Bien que la guerre n'eût jamais été déclarée entre le Siam et la France, les incidents de frontière et les accrochages se multipliaient depuis le début de janvier 1941, soutenus par le Japon. Ils allaient très vite dégénérer en conflit armé. Ils décidèrent, en tout cas, le haut commandement militaire français à porter un coup décisif qui ferait réfléchir le gouvernement thaïlandais.
Quant au capitaine de vaisseau Bérenger, artisan de la victoire, il connaissait bien l'Extrême-Orient, où il avait exercé divers commandements. A la suite de cette brillante victoire, il reçut la cravate de la Légion d'honneur. Il fut ensuite promu contre-amiral.
Arrêté par les Japonais en 1 945, il échappa de peu à la mort.
Michel Bertrand 1. Malgré la victoire de nos armes, ce traité fut à notre désavantage et accorda à la Thaïlande des gains territoriaux injustifiés au Laos et au Cambodge. Il est vrai que nous ne pouvions pas résister à l'armée japonaise, qui possédait une écrasante supériorité sur nos forces (six mille hommes), tant en hommes qu'en matériel.