

L'Alouette, P.C. volant
Les commandants des régiments de paras disposent de moyens de commandement et logistiques importants, leur conférant le maximum de rapidité d'intervention : hélicoptères, moyens radio, camions, antennes de réparation et de ravitaillement. Ils disposent également de moyens d'appui (artillerie, aviation) assouplis dans leur emploi. Ils sont maîtres de leur manœuvre et les ordres de transmission leur donnent accès en direct à tous les réseaux de renseignements sur lesquels ils sont en écoute permanente. saisissant au vol et exploitant en direct tous les messages apportant des renseignements sur l'activité adverse. Ils sont même dotés d'un matériel ultramoderne de transmission en expérimentation leur permettant en tout lieu, et grâce à de simples antennes orientables, d'entrer sans fils dans tous les réseaux téléphoniques.
Ces régiments de paras, constitués en groupes mobiles, sont placés en arrière du barrage, sur la « toile d'araignée 'J des secteurs, agissant en souplesse et avec rapidité. Ils ont latitude de s'adjoindre, sur simple appel et selon les besoins. les troupes où ils opèrent dans des structures hors hiérarchie, hors arme d'origine, hors unités. Cette organisation est dictée seulement par les exigences de la situation. « C'est le mieux placé ou celui qui a l'action en main qui commande. « Les plaies d'amour propre seront pansées le lendemain autour d'un "pot » ...
Seul l'Alouette, hélicoptère rapide, véritable P.C. volant équipé de moyens radios permettant d'entrer dans tous les réseaux des troupes à terre, infanterie et artillerie, et dans les réseaux aériens, donne la possibilité d'assurer le commandement dans les conditions imposées par cette bataille rapide, mobile et sans front. La tactique consiste à chercher la bande rebelle qui a franchi le barrage, au début de la nuit, et a pris du large; de lui interdire les zones de fuite; de la retrouver, de l'encercler et de la détruire, tout cela dans la journée sous peine de lui laisser le bénéfice d'une nuit supplémentaire qu'elle mettra à profit pour s'éloigner et éclater en petits détachements plus difficiles à saisir.
Les mots qui résument les ordres du général Vanuxem définissant la manœuvre et la mission des régiments de paras sont peu habituels au traditionalisme des guerres bien réglées, mais ils sont sans ambages:
Mission prioritaire à laquelle il faut tout sacrifier:
Agir par la manœuvre souple et rapide;
Exploiter l'avertissement du barrage pour l'interception et la destruction des convois par des groupes mobiles et tous moyens réunis dans les délais les plus brefs;
Les groupes mobiles comprennent le régiment de parachutistes et les moyens fournis à la demande par les groupes et les secteurs;
Les groupes mobiles agiront dans toute la profondeur de la zone, en avant ou en arrière du barrage. Ils agiront en autonomie, cela soit sur ordre, soit à leur initiative;
Les secteurs apporteront le soutien le plus complet aux groupes mobiles opérant sur leur territoire ou dans leur voisinage, dans les domaines du renseignement, des opérations et de la logistique ..
Le travail du commandant ...
Les commandants des régiments de paras, aux ordres directs du général commandant la zone, reçoivent mission d'interdire tout passage, de détruire les bandes dans la zone définie pour chacun d'eux, sans toutefois être tenus par des limites étroites. Leur action autonome sera menée à leur initiative sur les renseignements en leur possession, sur les suggestions des commandants des secteurs ou sur ordres du général commandant la Z.E.C (zone Est constantinois) ..
Les commandants des secteurs soutiendront de leurs moyens l'action purement opérationnelle des régiments de parachutistes sur la demande de ceux-ci pour les opérations à mener dans les limites ou à proximité de leurs secteurs, notamment par des renforts de la valeur au moins d'un bataillon d'infanterie à trois compagnies, d'un escadron et d'une batterie.
Et en conclusion de ces ordres:
Cette organisation, caractérisée par sa souplesse et sa facilité d'adaptation à l'ennemi et au terrain, est d'une forme trop classique encore devant les subtilités de l'adversaire et ne répond pas dans sa lettre aux exigences de la guerre que nous menons. Elle trace sur le sol des limites qui ne sont nécessaires que pour les actions traditionnelles, alors que la chasse aux bandes mobiles et rapides requiert la poursuite à travers tous les terrains et en dépit de tous les obstacles.
La hiérarchie qu'elle impose paraît ordonner des décisions planifiées et asseoir des responsabilités, alors qu'elle doit surtout susciter les initiatives et leur donner l'ampleur de l'effort qu'elles méritent dans les délais les plus brefs pour leur octroyer l'efficacité.
Pour définir le genre de chefs qu'appelle une telle manœuvre, que soit imaginé le travail des états-majors qui reçoivent à 1 heure du matin de tels ordres à faire exécuter au lever du jour, et que soit imaginée aussi la souplesse de manœuvre à laquelle sont parvenues les unités qui exécutent sur le terrain, décrit ces termes, dans l'amphi d'une école militaire pour la formation des capitaines et des commandants.
Pour votre formation, songez au travail d'un commandant de groupe mobile assisté d'un seul capitaine et qui dans une seule journée :
a) monte quatre opérations engageant chaque fois une dizaine de compagnies
b) assiste à trois ‘’ briefings’’ en des lieux différents.
c) assure la direction de huit héliportages;
d) effectue trois â quatre heures de vol en « Alouette» ;
e) déplace trois fois son P. C. sur le terrain.
... et celui du capitaine
Songez au travail du chef de bataillon qui s'engage trois fois dans la même journée avec tous ses moyens dans trois opérations différentes, dont les points d'application sont â des distances de l'ordre de 30 â 50 km l'une de l'autre.
Songez â ce capitaine qui s'est posé le 28 avril, â 10 heures, en hélicoptère, avec sa compagnie, â 200 mètres des rebelles, leur démolit une section, ramène trois armes automatiques, se trouve de nouveau engagé â 18 heures, embarque en véhicule dans la nuit, fait quatre heures de route, se trouve â minuit â 20 km de son point de départ, est engagé au petit jour, est démonté â 8 heures, puis engagé de nouveau â midi, après quatre heures de camion, repris en hélicoptère â 15 heuures et porté â nouveau au contact des rebelles. Ceci est l'histoire du capitaine Beaumont, le 28 et le 29 avril 1958.
Songez enfin au temps qu'il reste â ces chefs, â tous les échelons, pour étudier les missions, donner les ordres, placer les moyens, déplacer les P. C. La radio est devenue trop lente pour suivre une telle cadence. Seuls l'hélicoptère, le véhicule pouvant évoluer sur tout terrain, une logistique solide, une technique éprouvée et une grande souplesse de manœuvre permettent cette guerre qui préfigure par certains de ses aspects celle qu'on nous décrit pour demain!
En conséquence, pour conserver â cet ordre toute sa valeur, les chefs, â tous les échelons, voudront bien s'inspirer, pour leurs applications, d'un esprit de coopération qui refusera toute limitation de terrain, de temps ou de responsabilités pour atteindre le but défini dans ces missions.
L'action commande et la raison de la discipline est le renseignement.
La concrétisation de ce style apparaît dans un message conservé à titre d'exemple, reporté ici fidèlement, expédié par radio le 23 février à 0 h 30 par un commandant de régiment de paras à son général à la suite de renseignements recueillis sur le terrain infirmant ceux obtenus précédemment.
Primo. Vous demande de placer un escadron du 18e dragons dès que possible en bouclage sur la route Souk-Ahras-Gambetta et faire rechercher renseignements par poste Calleja.
Secundo. Je lance immédiatement mon escadron et escadron du I52e R.l.M. actuellement à mes ordres en bouclage entre Souk-Ahras et Dréa.
Tertio. Disposerai pour 6 h 30 ensemble mon régiment entre Zarouria et Dréa pour ratissage, soit vers l'est, soit vers l'ouest.
Quarto. Cette action sera complétée vers le sud par mon groupement du 152e R.I.M.
Quinto. Ces actions seront utilement prolongées au nord et au sud. Nord pourrait être confié à un élément du 60e R.I. et actionné par vos soins. Sud, à un élément du I52e, également actionné par vos soins.
Sexto. Ai donné ordres à tous éléments I52e R.I.M. Vous demande prévenir 60e R.I., I8e dragons, 4/8e R.A. Annulation opération précédemment prévue. Stop et fin.
C’ est dans cet état d'esprit et dans ce style que fut préparée la bataille des frontières, début 1957, dans le Constantinois.
En février, tout le dispositif est en place. C'est dans le nord, entre Duvivier et Souk-Ahras, que la plupart des combats vont se dérouler, jusqu'au 30 avril, journée qui sera à la fois décisive et fatale pour le F.L.N.

P. BUCHOUD