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 L'ALGERIE - LE MODELE FRANCAIS DE LA CONTRE IINSURRECTION

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Athos79
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MessageSujet: L'ALGERIE - LE MODELE FRANCAIS DE LA CONTRE IINSURRECTION   Ven 26 Aoû - 18:25

SOURCE : LA VOIE DE L'EPEE
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jeudi 25 août 2016
La guerre d'Algérie et le modèle français de contre-insurrection


Extrait de Stratégique n°93-94-95-96, 2009
Déjà publié en mai 2012


On reparle depuis quelques années d’une école militaire française de contre-insurrection en Algérie pour s’en inspirer dans les conflits en Irak et en Afghanistan ou au contraire pour la vouer aux gémonies comme inspiratrice des méthodes des dictatures d’Amérique latine et d’Afrique centrale. La vérité est qu’il y a surtout eu une conjonction de plusieurs courants de pensée souvent contradictoires qui, au prix de sacrifices considérables (10 morts chaque jour pendant plus de sept ans, 2% du produit intérieur brut par an), est parvenue certes à briser l’organisation militaire du Front de libération nationale (FLN) en Algérie et à obtenir le sentiment d’une adhésion de la population musulmane. Mais ce résultat précaire, rendu inutile par les choix politiques du général de Gaulle et largement mythifié avec le temps, a été acquis au prix d’une profonde crise morale interne et de la dégradation de l’image de l’armée au sein de la nation française. Dans ces conditions, il est apparaît difficile de parler de « modèle » français de contre-guérilla.


Les Africains


Les débuts des conflits au milieu des populations n’ont pas le caractère net des déclarations de guerre. Pour autant, la qualité du diagnostic initial y est essentielle car elle détermine largement le cadre des évolutions futures. Au matin du 1er novembre 1954, après la trentaine d’attentats de la nuit, personne en France ne pense vraiment qu’une guerre vient de commencer. On ne sait d’ailleurs pas si les terroristes sont des communistes, des nationalistes, de simples mécontents ou des gangsters. Le gouvernement hésite donc sur la politique à adopter et se contente d’ordonner aux forces de l’ordre de rétablir la paix publique.


Cette première vision de simple trouble à l’ordre public rencontre alors celle de beaucoup d’officiers de l’Armée d’Afrique, les « Vieux Africains », pour qui « l’arabe ne comprend que la force » et qui selon le colonel Godard « seraient tout à fait aptes à faire face à une révolte du genre de celle d’Abd el-kader » mais ne comprennent pas la guerre révolutionnaire. L’ensemble forme un mélange désastreux. Outre l’arrestation arbitraire de tous les nationalistes modérés (privant ainsi l’exécutif de tout interlocuteur politique et fournissant des centaines de recrues au FLN), les premières opérations conjuguent le principe de « responsabilité collective » (directive du 14 mai 1955) consistant à punir un village abritant des « hors la loi », et le cadre juridique métropolitain pour l’interpellation de ces mêmes HLL, cadre si contraignant qu’il incite à ne pas faire de prisonnier. Si on ajoute l’indulgence vis-à-vis des « ratonnades » des « Européens » et les pratiques policières traditionnellement « musclées », cette guerre sans nom prend d’emblée un tour brutal parfaitement assumé par le général Cherrière, commandant en Algérie, qui annonce : « Nous devons réagir brutalement […] Nous l’avons bien vu lors des massacres de Guelma et de Sétif en 1945. Le général Duval a mis tout le paquet et a maté la rébellion. Nous devons faire de même aujourd’hui si nous voulons éviter une guerre longue ».  


En termes de processus de production d’idées, on peut qualifier cette première approche d’heuristique simple, c’est-à-dire une méthode non élaborée reposant sur des solutions que l’on juge éprouvées. Dans des contextes où les décisions doivent être prises sous contrainte de temps, cette méthode a le mérite de la rapidité, mais huit mois plus tard, malgré l’arrivée de premiers renforts et l’instauration de l’état d’urgence (avril 1955), force est de constater que cette politique dure, qui marquera les pratiques jusqu’à la fin de la guerre, ne donne pas les résultats escomptés. La guérilla prend même de l’ampleur. La phase exploratoire doit donc continuer, en faisant appel cette fois à des heuristiques élaborées, c’est-à-dire fondées sur des corpus de doctrine qui ont fonctionné dans des situations analogues.


Les métropolitains


Le général Lorillot remplace le général Cherrière en juillet 1955. Comme son prédécesseur, il met l’accent sur la destruction des bandes rebelles et réclame pour cela des effectifs beaucoup plus importants. Les débats internes sont difficiles car renforcer l’Algérie ne peut se faire qu’au détriment de la modernisation des forces affectées à l’OTAN mais l’émotion causée par  les massacres du 20 août 1955 dans le Constantinois (une centaine d’Européens et un millier de Musulmans tués) fait basculer le gouvernement. On va passer ainsi de 80 000 hommes en novembre 1954 à 400 000 en août 1956. 


Cet afflux massif a plusieurs conséquences imprévues. Ceux qui ont connu l’isolement de l’Indochine y voient le symbole de l’implication de la nation, mais sans comprendre que cela introduit aussi l’opinion publique et les médias dans un conflit où les intérêts vitaux du pays ne sont pas en jeu. Surtout, ces renforts sont loin de donner le rendement attendu. On est incapable de former, d’armer et d’encadrer correctement ces centaines de milliers d’hommes, souvent peu motivés, qui finissent dispersés dans des états-majors pléthoriques ou dans les innombrables demandes de protection locales. Cette médiocrité générale se traduit finalement par 8 000 morts par accidents divers (de tir en particulier) et à peu près autant dans les combats que nous subissons (embuscades, coups de main de nuit, etc.). Des ressources financières considérables sont ainsi absorbées, qui auraient plus utiles ailleurs, notamment dans l’aide à la population musulmane, et au bilan, les effectifs des unités qui manœuvrent réellement restent inférieurs à celui des rebelles (15 000 contre 20 000 environ en 1956).


Qui plus est, ces divisions ont du mal à se débarrasser des habitudes de métropole et d’Allemagne. Le général Lorillot a imposé le bataillon comme pion tactique de base et les opérations de ratissage de 1955-1956 se limitent le plus souvent à des allers-retours de colonnes motorisées incapables d’accrocher les petites bandes de rebelles. En désespoir de cause, ne parvenant pas à distinguer les combattants des civils, on décide de créer des « zones interdites » à la population, dans lesquelles tout Musulman sera forcément un fellagha.


Ces façons de faire désespèrent les vétérans d’Indochine. En 1956, le colonel Trinquier écrit au général Salan :


Depuis deux ans on tâtonne ; il faudra encore deux ans pour redécouvrir et mettre au point des méthodes pourtant connues […] Beaucoup de gens m’avaient dit : « Rien de ce que vous avez fait en Indochine ne pourra s’appliquer en AFN, le terrain, le milieu, les conditions de la lutte, tout est différent. » Or, rien n’est plus faux, mais il faudrait dans la masse des renseignements tirés d’Indochine déterminer ceux qui peuvent s’appliquer ici. Or je ne pense pas que quelqu’un ait même essayé de faire ce travail.


Salan lui répond : 


Le plus grave défaut de notre armée actuelle, c’est qu’elle travaille trop ! Tous les bureaux sont noyés sous la paperasse ! Nos chefs, trop absorbés par des questions secondaires, n’ont plus le temps de réfléchir et de penser aux questions importantes. Ils ne dominent plus aucun problème. En dépit des déclarations officielles, on est partout sur la défensive. Malgré nos grands moyens, nous parons simplement les coups comme nous pouvons, mais toujours à courte vue, dans l’immédiat.


Les coloniaux


Au même moment, un autre courant considère que le véritable enjeu n’est pas la destruction des katibas mais le contrôle de la population musulmane selon le principe qu’une fois ce contrôle obtenu, le « poisson » guérillero, privé d’eau, ne pourra survivre. Ce courant lui-même comprend deux branches distinctes.


La première, dans la tradition des bureaux arabes et très inspirée des méthodes de Gallieni et de Lyautey, s’efforce de pallier la sous-administration et la misère de la population musulmane grâce  à des sections administratives spéciales (SAS) constituées d’un officier, d’un sous-officier, d’une trentaine de harkis et de plusieurs spécialistes civils ou militaires (médecin, instituteur, comptable, infirmière, radio, etc.). Les premières SAS sont créées en mai 1955 dans les Aurès-Nementchas, sur l’initiative du général Parlange puis l’expérience est étendue à l’ensemble de l’Algérie par le ministre Soustelle contre l’avis de nombreux « Européens » et même de militaires qui voient là une dispersion des efforts sur une mission bien peu guerrière.


Au bilan, pour un investissement limité et des pertes assez faibles (82 officiers et sous-officiers SAS sont assassinés), les 700 SAS s’avèrent un redoutable instrument de lutte contre le FLN grâce au contact qui est renoué avec la population et la source de renseignement qui en découle. Pourtant, cette expérience ne pouvait qu’échouer au regard de l’ampleur de la tâche, de son insuffisance à contre-balancer la peur inspirée par le FLN, de son incompatibilité avec les pratiques militaires dures mais aussi de la contradiction entre cette vision d’intégration totale des Musulmans et celle des deux « états finaux recherchés » à partir de 1958 : l’ « Algérie française (sous domination européenne) » ou l’indépendance. Pour plus de prudence, les SAS sont « démilitarisées » à partir de 1960.


Un second groupe d’officiers prend pour modèle le Viet-Minh, dont ils ont pu mesurer l’efficacité. Eux-aussi estiment que la population musulmane est le « centre de gravité » mais leur combat contre le communisme a introduit des biais dans leur raisonnement. Le premier est qu’ils considèrent que le conflit en Algérie s’inscrit dans le cadre d’une guerre subversive mondiale. Cela les conduit à nier la part de nationalisme dans le combat des rebelles et surtout à considérer que si l’Algérie devient indépendante, c’est la France elle-même qui devient menacée. Le deuxième biais est que, selon eux, la peur inspirée par le rebelle ne peut vraiment être combattue que par une contre-peur plus puissante.


L’arrivée du général Salan en décembre 1956 et la victoire sur le terrorisme à Alger au printemps 1957 donnent une grande extension à cette « guerre psychologique » ou « révolutionnaire ». Les grandes opérations sont délaissées au profit d’une pression permanente sur la population (présence dans les villages, fouilles des gourbis, interrogatoires « poussés à fond » de Musulmans pris au hasard [Directive de janvier 1957] ) qui est elle-même largement regroupée dans des camps afin de mieux la contrôler. Une fois la contre-peur établie, l’étape suivante consiste à marteler un message politique élaborée par le 5e bureau par tous les moyens possibles de la « propagande blanche » (revues, bandes dessinées, tracts, haut-parleurs, etc.), puis à compromette le maximum de Musulmans en les intégrant dans des organisations d’anciens combattants, de jeunes, de femmes, etc. Là où les SAS voulaient conquérir les cœurs, les 5e bureaux recherchent la domination des esprits.




Les léopards


L’arrivée au pouvoir du général de Gaulle sonne le glas de la guerre psychologique. De Gaulle lui-même considère ces théories comme puériles (« Foutez-moi la paix avec votre guerre subversive. On ne peut à la fois manier la mitraillette, monter en chaire et donner le biberon »)  et en 1960 Pierre Messmer, ministre des Armées, supprime les 5e bureaux et le Centre interarmées de guerre psychologique
(« hiérarchie parallèle de commissaires politiques »). Le sort des populations sera repris en compte par les services civils de l’Etat en application du plan de Constantine.


Le nouvel exécutif suit en cela beaucoup de chefs militaires qui sont exaspérés d’être devenus « les domestiques à la botte des 5e bureaux […] suprématie du territorial sur l’opérationnel » (colonel Langlais alias Simplet dans la Revue militaire d’information) et qui, à la fin de 1958, sont heureux de voir le nouveau commandant du théâtre, le général Challe, redonner la priorité à la destruction des bandes rebelles. Il est vrai qu’en trois ans les procédés de combat ont considérablement évolué, en grande partie sous l’influence des parachutistes qui, les premiers, comprennent qu’on ne combat bien une guérilla qu’en l’imitant. Bien mieux équipés et encadrés que les unités de secteur, les dix régiments parachutistes développent au prix fort (100 à 200 morts par corps) un combat d’infanterie légère fait de traque à pied et de combat rapproché. Ces méthodes sont dopées par la combinaison étroite avec l’action de la première flotte aérienne « anti-insurrectionnelle » de l’histoire combinant le très moderne (les hélicoptères) et les « rétro-évolutions » (les avions d’appuis feux à hélices).  Ces méthodes font école, les « commandos » se multiplient, des régiments s’allègent et la masse de manœuvre à la disposition du général Challe, nouveau commandant en chef en décembre 1958 s’accroît jusqu’à 50 000 hommes. Le général Challe redonne la priorité à la recherche et destruction des bandes rebelles sur le quadrillage et entreprend de grandes opérations de nettoyage d’Ouest en Est et qui vont durer presque deux ans.


Après plus de trois ans de tâtonnements, la phase exploratoire semble enfin déboucher sur une véritable analyse opérative et faire place à la phase d’exploitation d’un paradigme à peu près établi. Pour autant, les succès et les erreurs passés ne sont pas abolis dans les mémoires de la population ou des militaires. Le plan Challe ne fait d’ailleurs pas forcément l’unanimité parmi ces derniers, notamment chez les tenants les plus durs de la guerre révolutionnaire. Pour le colonel Argoud,


Le général [Challe] aborde le problème avec une optique d’aviateur. Il n’a de la guerre révolutionnaire qu’une connaissance livresque. Il n’a en pas saisi la philosophie. Réagissant en technicien, il ignore les problèmes de la troupe, de la population. Il est confirmé dans cette attitude par son entourage, composé d’une majorité d’aviateurs et d’officiers d’état-major de type classique […] Lancée sur un objectif secondaire [la destruction des bandes], sa manœuvre ne put donner que des résultats partiels. 


Les tenants de l’approche « populo-centrée » constatent qu'en effet l’armée de libération nationale est réduite de moitié et, asphyxiée entre les barrages sur les frontières du Maroc et de la Tunisie mais aussi que cette destruction n’aurait pu se faire sans l’accélération de la politique de regroupement des populations rurales, qui finit par toucher 2,3 millions de personnes (plus d’un quart de la population musulmane). Ce qui aurait pu être admissible si la France avait fait l’effort nécessaire pour faire vivre dignement cette population, devient honteux et même contre-productif lorsque ces populations sont laissées dans un état misérable, ce qui est le cas le plus fréquent. Le 22 décembre 1960, le général Parlange, créateur des SAS et inspecteur des camps de regroupement, demande à être démis de ses fonctions constatant le décalage entre le rythme de formation des camps et celui des fonds qui leur sont alloués.


Les Musulmans


En 1960, la grande majorité de la population musulmane est dans la position du chat de Schrödinger, de gré ou de force à la fois proche des Français et du FLN. Nombre de familles ont d’ailleurs simultanément un homme dans les harkis et un autre parmi les rebelles. Chaque camp peut donc revendiquer en toute bonne foi la victoire dans « la bataille des cœurs et des esprits ». Comme dans la fausse expérience de Schrödinger, il faut alors l’apparition d’un révélateur, politique cette fois, pour dénouer cette contradiction cachée.


Dans les conditions politiques du début des années 1960, ces révélateurs se limitent à l’indépendance de l’Algérie ou l’engagement massif de la France dans l’intégration totale des Musulmans. Finalement, le résultat politique de la victoire militaire du plan Challe n’est que de pouvoir placer ce choix entre les mains de l’exécutif français et non celles du FLN. Or le général de Gaulle a fait son choix depuis longtemps mais il n’a pu le dévoiler plus tôt tant l’action militaire était devenue la continuation d'une vision autonome, floue et rétrospectivement peu réaliste mais suffisamment puissante pour lui donner un axe et le sentiment d’approcher la victoire. En prenant de la cohérence, l’action militaire s’est elle-même piégée dans un sentier qui ne l’amenait pas dans la direction du réalisme politique à long terme du général de Gaulle. Dès lors le drame était inéluctable.




Il est possible de s’enorgueillir d’avoir tué plus de 150 000 combattants rebelles et de considérer qu’ainsi les militaires français ont rempli leur mission, avant d’être trahis par l’échelon politique, version française du « coup de poignard dans le dos » allemand. Mais on peut se demander aussi comment ont pu apparaître 300 000 combattants volontaires dans une population de 8 millions de Musulmans, qui elle-même va subir des pertes équivalentes en proportion à celles de la population française pendant la Première Guerre mondiale. Une telle proportion de volontaires en Afghanistan donnerait actuellement plus d’un million de combattants rebelles.


Le FLN menait effectivement une guerre psychologique auprès de la population musulmane et de l’opinion publique française. Mais dans ce type de guerre, qui est avant tout une confrontation de projets politiques dans le cadre d’une sorte de campagne électorale violente, les différents gouvernements français n’ont jamais pu proposer quelque chose de vraiment réaliste qui puisse à la fois s’opposer à la vision du FLN et guider l’action militaire. D’un autre côté, celle-ci, par ses erreurs de perceptions, l’errance des conceptions et l’incapacité à conjuguer la lutte contre les rebelles avec une action cohérente auprès de la population, a contribué aussi à ce que le FLN gagne la bataille des esprits, sinon celle des cœurs. Rétrospectivement, il semble que plus que de « système » cohérent de contre-insurrection, il vaille mieux parler de « schizophrénie tactique » dont la face sombre a été à la fois refoulée par l’institution militaire et régulièrement mise en avant par tous ceux qui veulent se faire une gloire universitaire ou politique facile. 


Publié par Michel Goya à 8/25/2016

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